Mardi 19 juin 2007 2 19 /06 /Juin /2007 00:27

Le mois dernier j’étais à Leipzig en Allemagne de l’est.
J’en ai profité pour visiter le musée Runde Ecke. C’est le musée de la Stasi qui se trouve au cœur de la ville, précisément dans les anciens locaux de celle-ci.

C’est quoi la Stasi ? C’était le ministère de la sécurité de l’Etat (Ministerium Für Staatsicherheit) de l’ex République démocratique allemande.

Pendant quarante ans la Stasi fût l’organe de répression du Parti socialiste unifié allemand. Elle infiltra la société civile y développant un sentiment  de méfiance généralisée, par l’exercice d’une violence à la fois psychologique et physique.

Le Runde Ecke qui était donc le siège de la Stasi à Leipzig est devenu aujourd’hui un musée à la mémoire de cette triste période de l’histoire allemande. Les locaux ont été conservés en l’état depuis décembre 1989, date des manifestations qui mirent à mal un des plus importants soutiens du régime. Ils constituent un témoignage d’une authenticité poignante.

Au rez-de-chaussée du Runde Ecke, le seul étage que l’on puisse visiter, il y a une exposition permanente intitulée « Stasi, pouvoir et banalité ». J’ai pu prendre des photos à loisir.
Aucune restriction n’était imposée.
C’est une chose plutôt rare dans les musées.
J’en ai donc largement profité et j’en livre ici quelques unes commentées. 
C'est parti pour une petite visite guidée. 

 

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La façade du Runde Ecke.
Le bâtiment est constitué de cette façade arrondie et de deux ailes latérales. Cette architecture atypique est à l’origine du surnom du bâtiment, l’angle rond.

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L’entrée toute en marbre.

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On y expose de nombreuses informations ainsi que des photos des manifestations de 1989.

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En montant les marches on accède sur la droite à la première salle. A l'époque de la Stasi c'était une sorte d'aquarium où l'on pouvaient surveiller les entrées et les locaux extérieurs à l'aide de nombreuses caméras. Maintenant on y expose quelques écrans de l'époque. En réalité le local et les appareils de surveillance étaient derrière un mur qu'on a abattu.

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Sur le plafond on peut voir la trace de l'ancien mur.

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La porte d'entrée après le vestibule. Elle ne s'ouvre que dans un seul sens: à l'extérieur il y a une poignée normale, à l'intérieur il n'y a qu'une poignée fixe. La porte au fond menait vers les trois salles de visites, réservés aux conversations entre officiers de la Stasi et citoyens. Les salles étaient surveillées à l'aide de microphones et de caméras.

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L'emblème de la Stasi.

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Le couloir. Plusieurs bureaux de chaque côté.

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Le bureau d'un employé de la Stasi. Les officiers de la Stasi qui travaillaient au Runde Ecke disposaient de très peu de place. La Stasi a certes essayé d'agrandir ses locaux et ses capacités en faisant construire deux nouveaux bâtiments aux cotés du premier (l'un en 1958 et l'autre en 1985) et en délocalisant quelques uns de ses bureaux dans différents quartiers, mais la croissance incontrôlée de cet organe de répression entraînait un besoin de place endémique.

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On peut voir la photo du fonctionnaire qui occupait ce bureau, et une plante entièrement sèche qui amplifie l'aspect vieillot des locaux.

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Le costume d'un officier de la Stasi.
En tant qu'organisation militaire, dès 1986, la Stasi n'avait plus d'employés civiles. C'est à dire que tout employé était avant tout un soldat et avait reçu une formation militaire, quel que soit son travail au sein de l'organisation. Ainsi, aussi bien les cuisiniers que le personnel de nettoyage ou le chef de l'administration avaient un grade militaire. Chaque employé de la Stasi était armé et disposait d'un uniforme. Son arme était entreposée au dépôt d'armes. Les armes de poing (pistolet et très souvent matraques) et les uniformes se trouvaient prêts à servir dans une armoire du bureau. Les entraînements étaient fréquents, pour que les employés de la Stasi soient prêts en cas de guerre.

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Les véhicules provenant de l'ouest étaient systématiquement contrôlés et photographiés.

Puisque pour la Stasi tout citoyen était un suspect potentiel, elle s'efforçait de rassembler toute information possible. Pour obtenir les renseignements et remplir ses dossiers, elle avait accès à de nombreuses banques de données que les autres institutions de la DDR mettaient à sa disposition, en particulier dans les domaines de la politique, de l'économie et de l'éducation. Souvent aussi, la Stasi recevait des informations sans les avoir demandées. L'organe de propagande du parti qu'était à l'époque la Leipziger Volkszeitung, était un informateur de choix: le courrier des lecteurs envoyé anonyme ou jugé critique ou hostile au gouvernement était systématiquement envoyé au Runde Ecke. De simples citoyens collaboraient aussi spontanément en rapportant aux officiers de la Stasi les tracts subversifs et toutes les informations qu'ils trouvaient. Les employés de la Stasi menaient alors des enquêtes avec la même application que s'il s'était agit d'un crime.

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Depuis les empreintes digitales jusqu'aux conserves d'odeurs en passant par les analyses de salive et d'écriture, tout était sondé, étudié afin d'identifier le coupable. Les données ainsi rassemblées étaient stockées et archivées. Sur la photo, quelques unes des nombreuses conserves d'odeur, qui appartenaient aux stocks de l'administration locale de Leipzig.

Les hommes de la section 26 étaient responsables  des écoutes téléphoniques, qui s'effectuaient au Runde Ecke. Dans le bâtiment le plus récent se trouvait l'installation avec laquelle 300 conversations pouvaient être enregistrées simultanément. Etant donné le petit nombre de foyers est-allemands qui disposaient d'un téléphone, c'était un pourcentage important.

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Un appareil d'écoute téléphonique trouvé ici-même.

Pour tous les aspects du travail de la Stasi qui devaient rester inaperçus par "l'ennemi" la Stasi utilisait l'expression "conspiration". Ainsi la police secrète a développé une technique de photographie de conspiration en installant des caméras dans des serviettes, des sacs à main et même dans un ventre artificiel.
Afin de se retrouver incognito, les officiers et leurs informateurs utilisaient des appartements et "objets" de conspiration, parfois seulement une pièce dans une maison mise à disposition par de "bons citoyens". Ces lieux tenus secrets étaient concentrés essentiellement au centre de la ville et plus disséminés en banlieue. On en a recensé plus de 600 dans le district de Leipzig. Leur usage était tenu secret.

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Les points sur la carte de l'agglomération de Leipzig indiquent les lieux secrets de rencontre.

En dehors du Runde Ecke il y avait d'autres "objets" officiels comme par exemple une maison d'hôtes, un champ de tir ou une maison de repos. Un de ces "objets" a gardé une importance particulière. Il s'agit du Bunker, situé à Machern, à quelques km de Leipzig. Ce Bunker devait servir de refuge au chef du district, pour que lui et 100 de ses employés puissent continuer leur travail, en cas de guerre ou de crise nucléaire.

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Afin de garder les "éléments suspects" sous contrôle, la Stasi avait développé d'impressionnantes techniques d'observation. Quand un officier de la Stasi devait rester incognito, la section OT (Operative Technik) s'occupait de lui procurer les papiers et les autorisations nécessaires. S'il voulait prendre quelqu'un en filature, il disposait de tout un attirail de postiches, fausses barbes, perruques, lunettes, et même faux ventres.

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Il existait également des valises dans lesquelles le déguisement complet d'ouvrier était prêt à l'emploi, afin de pouvoir circuler incognito sur un chantier. Les modèles "photographe" et "arabe" étaient également disponibles. La section VIII était responsable des filatures, des enquêtes, et des arrestations. Les employés de cette section observaient par exemple chaque camion en transit  en provenance des pays non-socialistes, prenaient des photos de tout rassemblement en dehors des manifestations officielles, et plaçaient des micros dans les appartements de "suspects", dans des bureaux et des chambres d'hôtels.


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Du matériel nécessaire aux "visites d'appartements": des appareils photos...

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...une photocopieuse transportable (nous sommes dans les années 80)

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...des boites destinées à prendre les empreintes de clefs.

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Chaque district disposait de sa propre maison de détention provisoire. A Leipzig elle se trouvait dans la BeethovenstraBe. C'est là que travaillait la section chargée des interrogatoires (section IX). Les prisonniers politiques étaient donc entièrement aux mains de la Stasi et dépendaient du bon vouloir de ses officiers. Pour avoir critiqué le gouvernement, ou avoir tenté de fuir la RDA, les allemands de l'est pouvaient se retrouver dans une de ces prisons, en attendant d'être jugés.
Après la Révolution pacifique tous les détenus politiques furent libérés. Puisque la maison d'arrêt de Leipzig ne put pas être conservée comme monument, le Burgerkomitee décida de reconstruire une cellule à l'identique dans le musée. Hormis son emplacement, tout est d'origine, depuis la porte jusqu'au lavabo. Les personnes qui y étaient incarcérés étaient comme disparues pour le reste du monde. Souvent, même les plus proches parents ignoraient tout de leur sort.

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Lorsqu'un nouveau prisonnier arrivait BeethovenstraBe, on prenait ses empreintes digitales sur cette tablette et jusqu'en 1989 on utilisa cette chais et ce mécanisme pour photographier face, trois-quarts, profil.


La section M responsable du courrier ouvrait de 1500 à 2000 lettres par jour, qui arrivaient ou partaient dans le district de Leipzig. Il s'agissait d'une violation systématique et institutionnalisée du secret postal et des droits fondamentaux. La section M avait monté un énorme fichier de graphologie, comportant les écritures des expéditeurs de courrier vers l'étranger. Ces écritures étaient copiées sur microfilm et, pour un meilleur tri, les membres de la section M commandaient à la Volkspolizei un duplicata de la carte d'identité de l'expéditeur et l'ajoutaient au dossier. Le fichier pour la ville de Leipzig comportait plus de 100 000 adresses. La Stasi contrôlait avec plus d'application encore le courrier à destination ou en provenance de l'ouest. Il retirait aussi systématiquement l'argent liquide contenu dans les enveloppes. 3 à 5% des lettres n'atteignaient pas leur destinataire car la Stasi les conservait.
Le musée a pu garder beaucoup de machines qui servaient au contrôle du courrier, entre autres à ouvrier, photographier, éclairer, refermer, recoller etc... Des copies des lettres intéressantes ou même des originaux étaient communiquées aux sections qui pouvaient en avoir l'utilité.
Par ailleurs tout télégramme qui était envoyé ou arrivé à la poste de Leipzig était imprimé simultanément au Runde Ecke.


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En 40 ans de service, les employés de la Stasi rassemblèrent des montagnes de dossiers. Les outils de travail exposés ici (entre autres perforeuse et divers tampons) donnent une idée de la masse de papier à traiter et à archiver. Les renseignements une fois obtenus étaient triés en différents fichiers.

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Jusqu'en 1989 la Stasi traita les informations à la main, à l'aide de fiches perforées. Les ordinateurs n'étaient qu'en phase d'introduction et ce seulement dans quelques uns des 15 districts. Une partie des comptes-rendus étaient en revanche copiés sur microfilm et ces films étaient placés dans des containers étanches, pour le cas de danger.

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En novembre 1989 les officiers de la Stasi commencèrent à détruire systématiquement tous les dossiers afin de ne laisser aucune trace, aucune preuve. Cette destruction massive eut lieu dans tous les districts, dans tous les bureaux notamment à l'aide de "bétonnières" de papier (voir ci-dessus).
Beaucoup de dossiers finirent dans des dépotoirs. Le 4 décembre, des manifestants investirent le Runde Ecke, mirent fin à cette destruction et placèrent les dossiers sous scellés. L'autorité chargée de gérer les archives de la Stasi a pour tâche de traiter et conserver l'héritage de la Stasi, afin que tout citoyen puisse avoir accès à son dossier.
Rien que pour le district de Leipzig, on put sauver de la destruction 10 km de dossiers et 3,7 millions de fiches.

En 1989 un collégien écrivit une rédaction aux conséquences multiples. Il critiquait en effet ouvertement la politique menée par le parti ainsi que le rapport qualité-prix des voitures est-allemandes. Il évoquait l'intervention de la police au concert de Michael Jackson à Berlin et s'interrogeait sur l'intérêt du mur. La directrice du collège informée par le professeur communiqua la rédaction à la section éducation de l'administration de la ville qui elle fit suivre le document à la Stasi. La mère de l'enfant et son employeur furent mis au courant et la directrice dressa un profil psychologique de l'élève qui lui retirait toute chance d'accéder à des études ou à une profession supérieure. La dernière lettre de la Stasi date de fin octobre 89. Le 9 novembre le mur tombait.

Par xefolius - Publié dans : Errances...
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