Tout commence dans les ténèbres les plus profondes… la plainte sourde, angoissante et terrible des cordes les plus graves… la note est lourde, lente, immuable. Nous sommes au fond, tout au fond
de la plus abyssale des fosses du plus obscur des océans. La symphonie N°3 du polonais Henryk Gorecki, écrite en mémoire des victimes d'Auschwitz, est une des expressions les plus entières, car
essentielle et sobre, de la tristesse et du désespoir, une des plus implacables. Pas de furie, pas de hurlement, pas de brusquerie… juste une insondable masse de cordes, pas de cuivre, pas de
coup… Gorecki fait doucement monter le flot du désespoir, depuis ce gouffre noir, lentement, lanscinant, en glissant peu à peu les divers plans de cordes, en mouvements balanciers. Des basses
qui nous donnent la mesure de l’atroce profondeur, des violoncelles et des altos dont les chants réguliers, lascifs et monodiques se croisent et se confondent, donnant matière mouvante à
l’océan immense, et dans la masse duquel Gorecki nous a plongé. Des larmes, de la peine et des larmes : rien que l’eau salée. Cette mer est insondable, sa force lente et totale, et faite d’une
seule substance ; ainsi est la tristesse selon Henryk Gorecki. Tout n’est que legato, pas de sons égoïstes, pas de saillies visibles, pas d’angle, pas de recoin. Les mélodies sont calmes,
lentes, infiniment simples, linéaires, belles. Les harmonies sont amples, superbes et pathétiques et leurs liens créent la forme, la force et la douceur, la dynamique pesante de cet océan
triste. Force lente et totale, et faite d’une seule substance : la masse sonore mouvante à l’inéxorable progression est ainsi travaillée, compacte, nuancée mais indivise, monobloc, dense et
vivante. Contrebasses en abîmes, violons d’émotion pure qui balayent la surface telles des vagues sous la pluie. Mais notre corps entier et notre âme avec lui subit l’emprisonnement et son
mouvement berceuse des kilomètres d’eau, de ténèbres et de lueurs, qui ne cessent de gonfler, grossir puis s’atténuer au long du temps qui passe, et dont on perd la notion. Depuis les hauts
violons jusqu’aux lointaines abysses les harmonies profondes créent beauté et tristesse. Alors… ce n’est qu’une fois perdu, pris par la force tranquille de l’immense désespoir, bercé mais aussi
entraîné par la puissante marée, que l’on entend soudain s’élever sur les eaux comme se lève le soleil la voix de Dawn Upshaw. Désincarnée, limpide, puissante, plaintive et étoilée, cette voix
ne nous quitte plus, survolant la mer sombre où notre corps balance, et l’appelant à elle lors de vagues déchirantes ; l’orchestre est l’océan, Dawn Upshaw l’ouvre au ciel, où volera le soupçon
harmonique d’un piano ailé. Voici l’une des œuvres les plus sombres et tristes qu’il soit donné d’entendre. La liberté artistique propre aux contemporains permit à Gorecki, qui en avait les
moyens, d’aller à l’essentiel… grâce à une science acquise en maître de la musique contemporaine, de ne pas enjoliver, de ne plus compliquer… nous voici donc, avec lui, au plus profond. A
l’aide de quelques notes, d’harmonies bouleversantes, il vous cerne le cœur, il l’écrase… il vous oppresse le corps. Tout semble pourtant calme, le lento médian est d’une beauté éthérée et
lumineuse à faire pleurer les morts… cette symphonie se tait, mais fait hurler votre âme. Une voix de sirène et qui pleure avec grâce, une vision des abysses… un des plus immenses chef-d’œuvre
de la musique pour larmes. (mardi 30 juillet 2002)
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