En lisant la volumineuse étude de Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité, je suis tombé sur un passage à propos de l’intérêt que portait Jean Jaurès à la métapsychique (de nos
jours on appelle ça la parapsychologie). En cette période d’élections présidentielles (demain c’est le grand jour ! Sarkozy va malheureusement passer) je me suis dit que c’était une bonne
idée d’en toucher ici deux mots.
Je recopie ici un long extrait de Bertrand Méheust qui commence en citant Jean Jaurès :
[Le phénomène de la double vue dans certains états hypnotiques spéciaux paraît bien démontré aujourd’hui. Il est permis à certains sujets de voir, de lire à travers une barrière qui pour nous
est opaque. Ainsi l’opacité de la matière n’est plus que relative. Et comme, pour l’imagination, ce qui sépare le plus notre cerveau du monde enveloppant, c’est l’opacité de notre organisme,
cette opacité, s’évanouissant, laisse en contact immédiat, pour notre imagination elle-même, le foyer cérébral et l’univers. Ainsi, le cerveau peut dépasser infiniment l’organisme, il peut
rayonner, palpiter, agir bien en dehors de ses limites. Le cerveau n’apparaît plus comme un organe clos, retirer dans une cavité dure ; nous voyons, dans l’ordre même de la physiologie, le moi
individuel s’agrandir et, sans perdre ses attaches nécessaires à un organisme particulier, se créer en dehors de cet organisme une sphère d’action indéfinie.
Il y a notamment, poursuit l’auteur, un phénomène aux conséquences immenses, c’est la transmission de pensée sans l’intermédiaire de la parole, qu’il faut soigneusement distinguer de la
suggestion au sens classique du terme :
Elle constitue un fait prodigieux qu’il faut séparer et distinguer absolument de la suggestion par la parole. Celle-ci recours, en somme, à des ressorts physiologiques et psychologiques
connus. Au contraire, quand un sujet transmet sans parole une idée, une impression au une volonté à un autre sujet, il y a évidemment un rayonnement de pensée dans l’espace et deux cerveaux sont
mis en relation immédiate par ce rayonnement. Ainsi la forme précise de notre pensée se prolonge à travers l’espace sans s’altérer, comme la forme précise de la lumière, de la couleur, de la
nuance. Notre cerveau est donc à la lettre un foyer de pensée ; et, de même que le soleil rempli toutes les sphères que sa lumière occupe, de même qu’il serait puéril de réduire le soleil à
n’être que le globe d’où sa lumière émane, le cerveau à l’ampleur de la sphère inconnue de nous où peut d’étendre l’action de sa pensée. Il me semble qu’on étudie pas tous ces phénomènes dans un
esprit suffisamment philosophique ou, pour parler plus exactement, métaphysique ; on ne paraît préoccuper que des conséquences morales et sociales que pourra entraîner la pratique de la
suggestion ; il est certain que le problème du libre arbitre se pose de nouveau et sous une forme plus aiguë à propos de ces faits. Mais ils ont une autre portée qui est très haute ; ils
attestent qu’il y a dans l’homme des puissances extraordinaires et inconnues, qui sont nulles ou à peut près dans son état normal, mais qui se manifestent dans certains états que nous appelons
anormaux (…). On peut se demander s’il n’y a pas là les éléments d’un nouveau progrès de la conscience et de la vie sur notre planète ; pourquoi l’évolution serait elle arrivée dans l’homme
actuel normal à son dernier terme ? Il suffit à l’homme d’incorporer à son être normal les puissances prodigieuse que l’hypnotisme met à découvert pour devenir un être nouveau. Il faudrait qu’il
acquis l’action magnétique sur les objets extérieurs, la pénétration extraordinaire du regard et la perception immédiate de la pensée par la pensée, sans perdre la possession de lui même et cette
continuité de souvenirs qui soutiennent l’individualité. Il faudrait qu’au lieu de porter en lui deux personnes, l’une, la personne normal, l’autre, la personne anormale que l’hypnotisme
développe, il fondit ces deux personnes à une seule réunissant leurs puissances diverses. Peut être la pratique universelle et réglée de l’hypnotisme, l’alternance méthodique de l’état normal et
de l’état hypnotique, l’habitude et l’hérédité, amèneront telle cette fusion et la création d’une humanité nouvelle. En vain opposera-t-on que ces puissances nouvelles que l’homme normal doit
s’assimiler ne se manifeste que dans un état de crise, de souffrance ou de malaise, et qu’ainsi ils répugneront toujours à l’équilibre de l’être sain. Mais le malaise vient justement de ce qu’il
n’y a pas encore dans l’être humain coordination et fusion de l’état actuel et des puissances nouvelles. Qui nous dit que dans l’immense évolution qui a porté la vie de l’amibe à l’homme, tout
progrès n’a pas été une crise et une souffrance ? (…) Or, le jour où l’homme normal se serait assimilé les puissances de l’état hypnotique, voyez comme dans la vie humaine l’organisme individuel
deviendrait accessoire. Sans doute, il resterait toujours présent à la conscience comme la racine nécessaire de l’individualité, mais le moi pourrait remuer, par sa volonté directe, d’autres
corps que son propre corps ; il ne serait donc plus l’âme exclusive d’un organisme particulier, mais bien l’âme de toute chose, aussi loin que son action pourrait s’étendre ; et si elle pouvait
s’appliquer à l’univers entier, il serait l’âme du monde.]
Cette envolée clôs la thèse de philosophie de Jean Jaurès, La réalité du monde sensible. Certains ont voulu voir dans ce texte un exercice d'école, que le théoricien du socialisme aurait
renié par la suite; mais cette vue ne cadre pas avec ce que l'on sait de Jaurès. Comme l'a montré son ami Lévy-Bruhl, on ne peut dissocier chez lui l'homme politique et le philosophe, car ses
conceptions sociales sont étroitement liées à ses conceptions religieuses; ses spéculations métapsychiques s'articulent au fonds néoplatonicien qui, comme chez Bergson, sous-tend sa pensée, et
l'auteur, loin de les renier, les a rééditées en 1905 avec sa thèse.*
Ajoutons encore que Jaurès fut l'ami intime de Léon Denis, un des théoriciens du spiritisme. Nous n'avons donc pas affaire ici à une fantaisie de jeunesse, mais à l'expression d'un courant de
pensée profond du siècle finissant.]
*Lucien Lévy-Bruhl, Jean Jaurès, esquisse biographique, 1924, pp. 72sq.
On peut retrouver ce texte dans le second tome du livre de Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité, édité par l'Institut Synthélabo, paru en 1999, pp.156-158.
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c'est parce qu'il illustre bien le caractère général des sujets vers lesquels je souhaite que ce blog tende. Vous ne trouverez ici rien en ce qui concerne ma vie intime quotidienne, pas de
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