Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 16:06

Tottenham où les émeutes ont commencé


 

 

 


A quand la suite du voyage des bobos ? : )

 

Par xefolius - Publié dans : Politique et actualité
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Mardi 9 août 2011 2 09 /08 /Août /2011 22:18

 

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Et en plus il était beau !
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Lundi 8 août 2011 1 08 /08 /Août /2011 10:47

Pour Philippe Delaroche, journaleux à l'Express, il faut lire Muray parce que nous sommes trop conservateurs et conformistes. Non, ce n'est pas de l'humour...

 

 

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Lundi 8 août 2011 1 08 /08 /Août /2011 10:38
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Lundi 1 août 2011 1 01 /08 /Août /2011 10:29

Oslo, les chrétiens n'ont rien à voir


Massimo Introvigne   


L'horrible tragédie d'Oslo demande d'abord respect et prière pour les victimes, puis une réflexion sur les mesures de surveillance que les sociétés, comme celle scandinave, qui tiennent à leur caractère «ouvert», aujourd'hui ne peuvent manquer d'adopter face aux nombreuses et multiples formes de terrorisme. Parmi ces mesures, cependant, il ne peut et il ne doit y avoir aucune stigmatisation des «chrétiens fondamentalistes» et présentés comme des criminels et des terroristes potentiels. Il est vraiment regrettable que la police norvégienne, immédiatement reprise par les médias du monde entier, ait initialement présenté le kamikaze, Anders Breivik Behring, comme un chrétien fondamentaliste, et qu'en Italie certains médias l'aient même défini - à tort - comme catholique .

L'incident montre simplement comment aujourd'hui «fondamentaliste» est un mot utilisé de manière générique et imprécise pour désigner toute personne ayant des idées extrêmes, ou plus généralement de «droite», et une référence, même vague, au christianisme, et, depuis que l'attaque à Oslo a été attribuée à un adepte du fondamentalisme, comme un terroriste potentiel. Justement, quelques jours avant l'attentat d'Oslo, l'Observatoire sur l'intolérance et la discrimination contre les chrétiens de Vienne avait envoyé aux responsables du projet RELIGARE, une enquête sur l'Europe multi-religieuse, financée par la Commission européenne, un volumineux mémorandum sur les dangers de l'utilisation du terme «fondamentalisme» qui devient un instrument de discrimination anti-chrétienne.

Le terme "chrétien fondamentaliste" a bien sûr un sens précis. Il remonte à la publication aux Etats-Unis entre 1910 et 1915 des brochures The Fundamentals, une critique militante des théologies protestantes libérales, de la méthode historico-critique dans l'interprétation biblique, et de l'évolutionisme biologique. Un fondamentaliste est un protestant - généralement, entre autres choses, très anti-catholiques - qui insiste sur une interprétation littérale et traditionnelle de la Bible, refusant toute approche herméneutique qui prenne en compte les sciences humaines modernes, et de cette interprétation, déduit des principes moraux et théologiques ultra-conservateurs.

Anders Behring Breivik n'est pas un fondamentaliste. Nous pouvons savoir beaucoup de choses sur ses idées à partir de son profil Facebook - supprimé, mais pas avant que quelqu'un ne l'ai sauvegardé et mis en ligne -, de plus de soixante pages d'interventions sur le site anti-islamique norvégien , également disponible en anglais et surtout de son livre de 1500 pages, "2083", Une Déclaration d'Indépendance européenne" , signé «Andrew Berwick» et envoyé à un certain nombre d'amis et de journaux le 22 Juillet, quelques heures seulement après le massacre, et posté sur Internet le 23 Juillet par Kevin Slaughter, un ministre ordonné de l'Église de Satan fondée en Californie par Anton Szandor LaVey (1930-1997), qui dans le monde, aujourd'hui, a le plus grand nombre d'adeptes en Scandinavie.

De sa page Facebook, il apparaît qu'un des intérêts principaux de Breivik était constitué par la Franc-Maçonnerie. Ceux qui ont consulté le profil de Breivik sur Facebook ont été frappé par une photographie qui le représente en tablier maçonnique, comme membre d'une loge de Saint-Jean, qui est l'une des loges qui administrent les trois premiers degrés de l'Ordre Norvégien des Maçons, la franc-maçonnerie régulière en Norvège. Breivik fait partie de la Søilene, l'une des loges de Saint-Jean de cet ordre à Oslo, qui bien sûr n'a en soi rien à voir avec l'attentat. Ces loges pratiquent le rite dit suédois, qui exige de ses membres la foi chrétienne. Mais aucun fondamentaliste protestant ne diffuserait sa photographie en tenue maçonnique: le fondamentalisme, au contraire, est très hostile à la franc-maçonnerie. Il ne s'agit pas non plus d'un intérêt passé: la photo a été publiée en 2011, et en 2009 sur Breivik proposait une collecte de fonds "pour ma loge".

Ajoutons que la passion de Breivik pour le jeu de rôle en ligne World of Warcraft et pour une série télévisée sur les vampires, plutôt salace, Blood Ties , ainsi que l'amitié déclarée pour le gestionnaire du principal site norvégien à caractère pornographique, "malgré sa moralité effilochée" - pour ne pas mentionner le fait que l'un des destinataires de son mémoire est un sataniste - sont tous des traits qui seraient absurde pour un fondamentaliste chrétien. Les tons rappellent plutôt Pim Fortuyn (1948-2002), le politicien gay hollandais, fondateur d'un mouvement populiste anti-islamique. Si une partie de l'ouvrage apprécie la famille traditionnelle, Breivik dit ailleurs qu'il considére l'avortement acceptable - quoique dans un nombre limité de cas - et révèle aussi "avoir mis de côté deux mille euros qu'il entend dépenser pour une escort de haute qualité, un véritable top-model, une semaine avant l'exécution de ma mission [terroriste]".

Les textes - qui révèlent d'amples quoique désordonnées lectures - ne sont pas ceux d'un simple fou , même si il y a des traits de mégalomanie et des contradictions évidentes. La principale préoccupation de Breivik n'est pas la religion, mais la lutte contre l'islam qui menace, selon lui, d'engloutir l'Europe - sans parler d'un petit pays comme la Norvège - avec l'immigration. Ces idées ne sont, bien sûr, pas très originales - et certains des auteurs cités par Breivik, et dont il propose dans le livre "2083" une sorte d'anthologie, sont tout à fait respectables - mais la théorie est déclinée dans des tons qui, parfois, deviennent paranoïaques et racistes.

Le but premier de Breivik est d'arrêter l'islam - d'où son dégoût pour le gouvernement norvégien, perçu comme favorable à une immigration musulmane aveugle - et pour cela, il cherche des alliés n'importe où. Il raconte avoir volontairement choisi d'être baptisé et confirmé dans l'Eglise luthérienne de Norvège à quinze ans - la famille, riche et agnostique, lui avait laissé le libre choix - mais il est convaincu que les communautés protestantes sont sésormais mortes et ont succombé à l'idéologie multiculturaliste et philo-islamique. Dans un premier temps, écrit-il, les protestants devraient rejoindre l'Église catholique. Mais l'Eglise catholique elle aussi a été vendue à l'islam quand le pape actuel a décidé de poursuivre le dialogue interreligieux avec les musulmans. Breivik menace Benoît XVI, écrivant "qu'il a abandonné le christianisme et les chrétiens européens et qu'il doit être considéré comme un pape lâche, incompétent, corrompu et illégitime". Une fois éliminés les protestants et le pape, on pourra organiser un grand "Congrès chrétien européen" d'où naîtra une "Église européenne" complètement nouvelle, identitaire et anti-islamique.

Si Breivik a un ennemi, l'islam, il a aussi un ami - imaginaire, car il semble qu'il n'y ait pas eu de grands contacts directs: le monde juif, qu'il considère comme le plus sûr rempart anti-musulman. Le terroriste montre un véritable culte pour l'Etat d'Israël et ses forces militaires, auquel correspond une profonde aversion pour les nazis. "S'il y a une personnalité que je hais - écrit-il - c'est Adolf Hitler"; et il fantasme sur un voyage à travers le temps pour aller dans le passé et le tuer. C'est vrai qu'il s'est inscrit sur un forum Internet de néo-nazis, mais il l'a fait pour essayer de les convaincre que, si certaines idées du Führer sur la primauté ethnique de l'occident étaient justes, son erreur flagrante a été de ne pas comprendre que les Occidentaux les plus purs et les plus nobles sont les Juifs, et que s'il voulait tuer quelqu'un, le nazisme aurait dû plutôt chercher les musulmans au Moyen-Orient.

Une référence fréquente est du reste souvent faite à la English Defence League - avec qui il semble qu'il y ait eu des contacts directs - un mouvement anti-islamiques "de la rue" qui est régulièrement accusé d'être raciste et tout aussi régulièrement nie cette allégation et critique le néo-nazisme. Breivik écrit que le multiculturalisme est une forme de racisme et qu' "on ne peut pas lutter contre le racisme avec le racisme". Le nazisme, le communisme et l'islam sont pour Breivik trois faces de la même doctrine anti-occidentale, et tous les trois devraient être interdits. Mais l'accent est toujours mis sur la lutte contre l'islam. Quiconque est un ennemi, réel ou potentiel, des musulmans, devient un allié potentiel: ainsi, les athées militants, assez fréquent en Norvège, que Breivik invite à combattre l'islam, et pas seulement le christianisme; de même, les homosexuels, qui note-t-il, dans un monde dominé par les musulmans seront persécutés.

Sans surprise non plus, le contact avec l'Église de Satan , qui prêche une forme de satanisme "rationaliste" louant la suprématie du fort sur le faible et les vertus du capitalisme débridé, selon les théories de l'écrivain américain d'Ayn Rand (1905-1982), souvent citée par le terroriste, et qui, en Scandinavie, s'en prend souvent aux immigrés. Même les Roms, selon Breivik, auraient été réduits en esclavage dans l'Inde et réduits à leur misérable condition actuelle non par les populations hindoues - comme l'enseigne la majorité de l'historiographie actuelle - mais par les musulmans. Donc - un autre trait qui le distingue de beaucoup d'extrêmes-droites en Europe - Breivik semble être relativement favorablee aux Roms, les incite à lutter contre l'islam et leur promet dans sa nouvelle Europe, un État libre et indépendant.

Un ton "religieux", on pourrait le cas échéant le trouver dans sa défense fervente des Juifs et de l'Etat d'Israël. C'est un thème qui émerge aussi dans certains groupes fondamentalistes protestants - basé sur l'idée qu'Israël est un état voulu par Dieu en vue de la fin du monde - mais les accents de Breivik sont différents. Même si les références directes manquent, ils évoquent irrésistiblement l'idéologie anglo-juive, née au XIXe siècle en Grande-Bretagne et répandue en Scandinavie, en particulier dans les milieux maçonniques, selon laquelle les habitants de l'Europe du Nord sont eux aussi des "Juifs" descendants des tribus perdues d'Israël: le nom de «danois», par exemple, indiquerait la tribu de Dan. Le mouvement anglo-israélite s'est scindé en deux tronçons, au XXe siècle. L'un, majoritaire, parfois violent et responsable d'attentats aux Etats-Unis, affirme que les Européens du Nord sont désormais les seuls «juifs» authentiques. Ceux qui se disent Juifs, en Israël et ailleurs, ne le sont pas ethniquement, étant en majorité des Khazars, membres d'une tribu d'Asie centrale convertie au judaïsme aux VIIIe et IXe siècles. D'où une aversion du "mouvement de l'identité" d'origine anglo-israélite, contre Israël, et ses liens avec les groupes néo-nazis et antisémites.

Mais - si cette mouvance de l'anglo-israélisme domine aux Etats-Unis - en Europe du Nord, est toujours présent une mouvance ancienne, selon laquelle les Juifs comme nous les connaissons aujourd'hui sont les véritables héritiers de la tribu de Juda, dans l'attente d'être réunis avec leurs frères anglo-saxons et scandinaves des tribus perdues. Ceux qui soutiennent ce point de vue, par conséquent, considèrent que les européens du nord sont les frères des juifs et, loin d'être antisémites, défendent avec passion le judaïsme et l'Etat d'Israël.

Selon son livre, en 2002, le terroriste co-fonde à Londres un ordre neo-templier qui rejoint les nombreux qui existent déjà, les Pauvres Soldats Compagnons du Christ dans le Temple de Salomon (PCCTS), inspiré non seulement des Templiers catholiques du Moyen-Age, mais aussi des grades templiers de la Maçonnerie - une organisation dont Breivik a salué le "rôle vital dans la société", tout en la considérant incapable de passer à l'action militaire nécessaire - et ouvert aux "chrétiens, chrétiens-agnostiques, et athées-chrétiens", c'est-à-dire, à tous ceux qui reconnaissent l'importance des racines culturelles chrétiennes, "mais aussi au racines juives et des Lumières" ainsi que "nordiques et païennes", pour s'opposer aux ennemis réels qui sont l'islam et l'immigration.

Parmi ces références éclectiques, le christianisme n'est pas dominant. Il cite de nombreux auteurs, mais son père spirituel est le blogueur norvégien anonyme anti-islamique "Fjordman», qui en 2005 avait un million de lecteurs, mais ferma son blog sans avoir jamais été identifié. Breivik republie un de ses essais selon lequel, après le Moyen Age, le christianisme - dont les seuls aspects positifs étaient d'origine païenne - "est devenu pour l'Europe une menace pire que le marxisme".

Les "Justiciers des Templiers" de Breivik devaient opérer en trois phases de "guerre civile européenne" . Dans la première (1999-2030),ils devraient réveiller la conscience endormie des Européens à travers des "attaques-choc de cellules clandestines", libérant des "groupes d'individus qui utilisent la terreur": des groupes petits, voire d'une ou deux personnes. Dans la deuxième (2030-2070) on devrait passer à la guérilla armée et aux coups d'Etat. Dans la troisième (2070-2083), à la véritable guerre contre les immigrés musulmans. Breivik est conscient que les attaques de la première phase transformeront ceux qui les accompliront en terroristes détestés par tout le monde: mais c'est la forme de "martyre Templier" à laquelle il se dit disposé.

Les objectifs des "attaques-choc" sont les partis politiques: les travaillistes norvégiens d'abord, mais sont également signalés quatre partis italienns (PDL, PD, IDV, UDC) (ndt: correspondrait à tout l'échiquier politique des partis dits "républicains", de la "droite" à la gauche, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Partis_politiques_italiens ), qui boycotteraient de manières différentes la guerre à l'islam et l'immigration. En Italie, il y aurait 60 mille «traîtres» à frapper, y compris à travers des attaques sur des raffineries afin de désorganiser la structure énergétique italienne. Seize raffineries italiennes sont répertoriées comme des objectifs stratégiques. Le pape Benoît XVI est également l'objet de phrases de menace. Toujours selon le livre "2083" , le nombre de partisans potentiels en Italie serait également 60 mille: mais ceux-ci ne se retrouvent ni dans la Ligue, ni dans la Droite, que Breivik a examinées, considérant que leurs critiques anti-immigration sont trop timides et donc finalement "contreproductives".

Etant un de ses représentants, je m'inquiète aussi de la reproduction d'un article qui indique l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) en tant qu'organisation internationale pro-islamique et très dangereuse.

La question peut-être la plus importante est de savoir si, lorsque Breivik dit que son Ordre des Justiciers Templiers a des membres dans divers pays européens et est en contact avec ceux que le monde appelle "criminels de guerre" serbes, partisans de Radovan Karadzic, qui sont au contraire pour lui des héros qui ont cherché à libérer les Balkans de l'islam, il écrit un roman dans le style du suédois Stieg Larsson (1954-2004) ou bien décrit une réalité. D'autres détails autobiographiques du livre, qui semblaient peu probables - la présence de diplomates parmi ses proches, la fréquentation, lorsqu'il était enfant d'écoles "d'élite" - ont été confirmés par la police norvégienne.
La police elle-même doit vérifier si la naissance de l'ordre neo-templier, les contacts avec les criminels de guerre serbes et un voyage au Liberia pour être formé par l'un d'eux, "un des plus grands héros de l'Europe", avant de fonder l'ordre avec huit compagnons à Londres en 2002, sont des fragments de l'imagination de Breivik ou des épisodes qui ont réellement eu lieu.

Ce qui est certain, c'est qu'un bon tiers de son livre - véritable manuel du terroriste, accompagné d'un journal intime sur la préparation de l'attentat - révèle une connaissance détaillée des armes, des explosifs, de la nouvelle technique terroriste appelée open source warfare, pouvant être mise en place par de tout petits groupes, et de l'habillement anti-projectiles - y compris les chaussettes, détail souvent négligé et auquel Breivik consacre plusieurs pages - difficile à obtenir, même si Internet fait des miracles, par quelqu'un qui n'a même pas fait de service militaire.

Breivik écrit toujours sur un ton de paranoïa. Mais - si nous voulons, comme on dit, trouver une méthode dans sa folie - nous devons en trouver le fil conducteur principal dans un populisme anti-islam qui jusqu'à présent avait rarement rencontré des formes violentes, et un fil secondaire dans une solidarité presque mystique entre l'identité nordique et celle juive et israélienne, qui a ses racines dans d'antiques théories maçonniques et ésotériques dont Breivik est un admirateur.

La seule chose certaine est que le christianisme - «fondamentaliste» ou pas - a bien peu à voir, si ce n'est comme l'un des nombreux alliés improbables que le terroriste imaginait recruter pour sa lutte violente contre l'immigration islamique.

 

source: NOXNR

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Mercredi 27 juillet 2011 3 27 /07 /Juil /2011 09:09
Attentats en Norvège: idéologie et motivations du terroriste

Jean-François Mayer
25 juillet 2011, 19:36

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"Néo-nazi"? "Chrétien fondamentaliste"? Ce sont certaines des étiquettes qui ont été appliquées à l'auteur des dévastateurs attentats commis en Norvège le vendredi 22 juillet 2011. Mais ni l'une ni l'autre de ces désignations ne sont adéquates: grâce aux documents rédigés par Anders Behring Breivik, nous pouvons nous faire une idée plus précise des convictions de cet homme aux convictions d'extrême-droite (il se décrit lui-même comme "conservateur"), anti-musulman, pro-israélien, franc-maçon et "chrétien culturel". Et, surtout, un homme à deux visages, jusque dans sa propre mouvance politique.
Grâce aux nouveaux outils de communication qu'offre Internet, nous avons accès à deux sources pour cerner les convictions d'Anders Behring Breivik (né en 1979). D'une part, les commentaires qu'il a publiés sur le site norvégien Document.no: les responsables de ce site ont rassemblé en un seul document tous les messages de Breivik. D'autre part, le manifeste qu'il a envoyé à des milliers de correspondants juste avant de commettre les attentats, un volumineux document rédigé en anglais et qui circule maintenant largement.

Dans ses messages sur Document.no, Breivik présente une face strictement politique: aucun appel à la violence. En revanche, le manifeste, intitulé 2083. A European Declaration of Independence, présente de façon élaborée un projet de terrorisme et de prise du pouvoir par la force. Breivik était parvenu à maintenir une image publique qui ne permettait pas de soupçonner ce qu'il allait préparer. Et cela relevait chez lui d'une démarche mûrement réfléchie: il lui fallait à tout prix éviter, jusqu'au jour fatidique, d'attirer l'attention des services de sécurité. Nous ne trouvons donc pas ici face à une personne qui aurait subitement décidé de choisir la violence par suite d'un événement personnel, mais bien d'une stratégie de dissimulation découlant des contraintes d'un combat clandestin.

Nous allons commencer par la "face publique", c'est-à-dire par le message politique diffusé par Breivik sur le site Document.no. Car, la violence en moins, ce message se situe en continuité par rapport à ce qu'il nous dit dans son manifeste. Breivik est convaincu que l'on ne peut tout dire à un large public, mais qu'il faut aider les éléments plus modérés à prendre conscience des dangers et de la nécessité d'une réaction.

Les prises de position publiques de Breivik
Selon la notice de Wikipedia à son sujet (le manque de temps au moment de la préparation de cet article ne nous permet pas d'aller chercher de plus amples renseignements sur ce point), Document.no a commencé en janvier 2003 comme un blogue, mais est devenu de plus en plus un journal en ligne. Ses orientations sont critiques envers l'immigration et l'islam, et pro-israéliennes. Le site s'efforce d'offrir un contrepoids aux opinions exprimées dans les médias dominants.

Les commentaires postés par Anders Breivik sur le site Document.no vont de septembre 2009 à octobre 2010, avec une activité particulièrement intense en 2009. Il s'y présente comme un entrepreneur qui a réussi: il aurait gagné son premier million à l'âge de 24 ans (1 million de couronnes norvégiennes représentent au cours actuel environ 125'000 €) et déclare avoir de nombreux amis qui ont eu du succès dans leurs entreprise, notamment dans le domaine de réseaux sociaux. Dans le manifeste que nous analyserons plus loin, il déclare avoir gagné 4 millions de couronnes entre 2002 et 2006. Il n'a probablement pas été un businessman aussi brillant qu'il voudrait le faire croire — mais l'enquête le dira bientôt: en tout cas, Breivik ne se sent manifestement pas dans la peau d'un loser, ou ne veut pas se présenter comme tel. Il écrit en 2009 avoir gagné assez d'argent pour se consacrer pleinement à ses activités politiques.

Sur le plan religieux, il est protestant, baptisé et confirmé à 15 ans "de sa propre volonté", mais l'Eglise est devenue une "plaisanterie", avec "des prêtres en jeans qui manifestent pour la Palestine et des églises qui ressemblent à des centres commerciaux à l'architecture minimaliste". Il souhaite une conversion collective de l'Eglise protestante au catholicisme. En attendant, lors des élections ecclésiastiques, il vote pour les candidats les plus conservateurs.

Il développe une critique sans concession du multiculturalisme et de l'immigration extra-européenne (réfugiés). L'islam et la menace présentée par celui-ci le préoccupent spécialement. Certes, il admet que la majorité des musulmans, des nazis ou des marxistes, sont "modérés", mais à travers de tels parallèles, il entend aussi montrer qu'il n'y a pas plus de sens à parler de "musulmans modérés" que de "nazis modérés": ils restent des musulmans et des nazis. Il adhère aux thèses selon lesquels il y aurait dans tout musulman, même modéré, un dangereux musulman radical en puissance. Toutes les idéologies de haine devraient être traitées également, et l'islam est la plus meurtrière en nombre de victimes.

A ses yeux, la coexistence avec les musulmans ne peut conduire qu'au djihad sous toutes ses formes, y compris démographiques (croissance de la population musulmane en Europe). Les événements survenus dans des banlieues françaises viennent confirmer ses vues. Il évoque la création d'un nombre croissant de zones sous contrôle musulman dans les pays européens, y compris la Norvège, mais beaucoup plus en France, zones où les non-musulmans ne peuvent pénétrer sans risque.

Il brosse un tableau angoissant des progrès de l'islam sur sol européen. Il présente le développement de la présence musulmane en Norvège comme un grave danger, avec de plus en plus de Norvégiens qui quittent les quartiers Est d'Oslo pour cette raison. Il estime aussi que des centaines de jeunes Norvégiens se sont suicidés ces 15 dernières années en raison de la terreur psychologique, des attaques, des vols et des viols commis par de jeunes musulmans.

Cela dit, il démontre aussi une capacité à penser en termes politiques et de rapports de force: par exemple, il pense que c'est une erreur de s'attaquer unilatéralement à l'Iran, qui est le seul pays musulman à faire contrepoids à l'Arabie saoudite: ce n'est pas l'Iran qui a financé des centaines de centres wahhabites en Europe et des groupes djihadistes, remarque-t-il.

Si l'Europe se trouve dans une telle situation, estime Breivik, c'est aussi en raison de développements internes: l'Europe a perdu la guerre froide dès les années 1950, en laissant des marxistes et antinationalistes accéder à des positions de pouvoir et investir le monde de l'enseignement. Sous couvert de droits de l'homme, les marxistes culturels s'efforcent depuis plus de 40 ans d'écraser la tradition, la culture et l'identité européennes ainsi que la souveraineté des nations. Les "vrais humanistes" naîfs sont manipulés par les "faux humanistes" marxistes. Après la 2e guerre mondiale, il aurait fallu emprisonner tous les nazis et tous les marxistes, et l'on n'en serait pas arrivé là, estime-t-il. "Si nous parvenons à sauver l'Occident avant qu'il ne soit trop tard, je doute qu'un futur régime patriotique commettra la même erreur." Cette phrase est sans doute l'une des très rares allusions directes, sur Document.no, à l'instauration d'un sysème autoritaire envisagée de façon détaillée par Breivik dans son manifeste 2083. De toute façon, ses textes en ligne laissent entendre qu'il se situe dans la perspective d'un combat politique et culturel de longue haleine: Il entrevoit un changement de régime en Europe à l'horizon des 70 prochaines années — cela explique le choix de la date dont il a fait le titre de son manifeste.

En même temps, il admire l'efficacité des réseaux marxistes et humanistes en Norvège. Il trouve en revanche que le Parti du progrès (originellement classé à l'extrême-droite de l'échiquier politique norvégien) est devenu trop soucieux du politiquement correct et a une assise idéologique faible, ignorant le combat culturel. Les partis politiques conservateurs classiques acceptent le multiculturalisme et le marxisme culturel: les conservateurs britanniques, par exemple, ne méritent plus ce nom, estime Breivik.

Le combat culturel semble appartenir à ses priorités: il considère comme importante la création de grands médias culturellement conservateurs. En septembre 2009, il affirme espérer obtenir une aide de sa loge maçonnique pour la création d'un journal national conservateur — seule allusion directe à son affiliation maçonnique sur Document.no.

Il est bien sûr opposé à la mondialisation, derrière laquelle il entrevoit une utopie de monde uni régi par l'ONU. Mais Breivik n'est pas pour autant un raciste: il se déclare opposé à l'ethnocentrisme. Il voit de jeunes Norvégiens réagir à l'islam par l'ethnocentrisme, mais il déclare que ce qui n'est pas la solution. Les partis d'extrême-droite à tendance raciste ont été un échec, ne recueillent qu'une petite fraction des votes et risquent en outre de compromettre la cause d'un mouvement culturel conservateur européen.

Il cite en revanche avec approbation l'activiste anti-islamique néelandais Geert Wilders; il est aussi un lecteur attentif des principaux sites anti-islamistes en anglais. Il ne cache pas sa sympathie pour l'English Defence League (EDL), une organisation qui entend lutter dans la rue contre l'"extrémisme islamique" et dont certaines des origines se trouveraient dans des milieux d'extrême-droite: il souhaite voir émerger une organisation semblable en Norvège et affirme avoir eu des contacts directs avec l'EDL – ce que ses responsables réfutent vigoureusement (d'ailleurs, les groupes anti-islamistes prennent publiquement leurs distances à la suite de l'attentat, et certains représentants de ces milieux estiment que Breivik est en fait devenu lui-même un djihadiste).

Breivik se réfère à ce qu'il appelle "l'école de pensée (ou l'académie) de Vienne", par laquelle il évoque apparemment certaines figures de proue de la critique de l'islam en Europe. Selon lui, cette école de pensée s'appuyerait sur les principes suivants:
- conservatisme culturel (anti-multiculturalisme);
- opposition à lislamisation;
- antiracisme;
- anti-autoritarisme (opposition à toutes les idéologies autoritaires de haine);
- pro-Israël et préservation des minorités non musulmanes dans les pays musulmans;
- défense des aspects culturels du christianisme;
- démasquer le projet d'Eurabie et l'Ecole de Fracfort (néo-marxisme, marxisme culturel, multiculturalisme).

En octobre 2009, Breivik définit les tâches à accomplir pour les vingt prochaines années: il évoque la création d'un journal culturellement conservateur avec diffusion nationale, le besoin d'un contrepoids face aux organisations "norvégiennes marxistes violentes", les efforts pour prendre le contrôle d'ONG, et le lancement d'un partenariat avec les forces conservatrices au sein de l'Eglise norvégienne.

Un programme politique et non violent, en apparence. En décembre 2009, il se moque de ceux qui évoquent la possibilité d'attentats d'extrême-droite ou nazis: il ne connaît pas de cas d'important attentat de ce type en Europe. Il y voit plutôt un voeu pieux de la gauche. Cependant, dans un passage d'un message de décembre 2009, il dit qu'il y a des "idéologues martyrs", et qu'il pourrait bien être lui-même dans cette catégorie: mais la description n'indique aucune association entre l'idée de "martyre" et la violence dans ce cas précis: ces "idéologues martyrs" seraient plutôt des gens prêts à se profiler pour fournir des orientations idéologiques à des personnes plus modérées, tout en acceptant ensuite que l'on se distance d'eux pour des raisons tactiques.

En fait, sans le dire publiquement, Breivik était bel et bien en train de développer dans son manifeste, 2083, l'idée d'un "martyre" assez semblable à celui envisagé dans des mouvements djihadistes: un peu comme si, à force de s'opposer à l'islam, il avait fini par assimiler lui-même, mimétiquement, les traits de certains groupes radicaux, à la manière d'une réponse au même niveau...

2083: le manifeste de Breivik
Juste avant d'aller commettre ses actes le 22 juillet, Breivik envoya à un certain nombre de correspondants le manifeste auquel il travaillait depuis des années. Certains de ceux-ci le partagèrent. Un lien (qui ne fonctionne plus) vers ce manifeste fut ainsi publié sur le forum d'extrême-droite Stormfront, où les lecteurs l'accueillirent d'ailleurs de façon mitigée, en raison de l'affiliation maçonnique de Breivik et de sa défense d'Israël. Nous ne disposons pas d'une vue d'ensemble des canaux par lesquels le manifeste se répandit initialement: selon des indications fournies dans l'introduction et dans d'autre passages du texte (pp. 1271 et 1418), Breivik aurait utilisé Facebook comme canal de propagation du texte, en recueillant dès 2009 des adresses en adressant des demandes d'amis à des personnes figurant sur des groupes Facebook potentiellement sympathiques à ses opinions: il aurait ainsi rassemblé plusieurs milliers d'adresses électroniques, auxquelles il envoya son document. Celui-ci est aujourd'hui accessible à partir de plusieurs sources en ligne, soit sous la forme du fichier original au format .docx, soit converti en PDF. Grâce à Internet, impossible de stopper la circulation d'un tel document.

Le fichier d'origine est long de 1.516 pages. Le texte a été écrit en anglais, même si Breivik a conscience que sa maîtrise de cette langue n'est pas parfaite et encourage donc de futures améliorations par des personnes dont c'est la langue maternelle, puisque, "pour d'évidentes raisons, je ne serai pas en mesure de continuer à le développer" (p. 17). La propriété intellectuelle de l'ouvrage appartient à tous les Européens, qui sont donc libres de le diffuser et de le traduire. Breivik souhaite des traductions en français, en allemand et en espagnol. Le livre représente un travail qui s'est poursuivi jusqu'au jour même des attentats, puisque l'auteur y ajoute une ultime note quelques heures avant. Pour certains chapitres, l'auteur indique qu'il s'agit d'un premier jet.

Breivik indique qu'il est l'auteur d'environ la moitié du contenu: l'autre moitié a été empruntée à différents auteurs. C'est ainsi que des journaux norvégiens ont relevé des emprunts à Theodore Kaczynski (Unabomber). Mais la lecture permet de découvrir de nombreux autres emprunts: des textes repris de différents sites Internet, parfois adaptés par Breivik pur les ajuster à ses vues. Il a certainement passé plus de temps devant son écran que dans des bibliothèques.

Le livre est signé d'un nom légèrement modifié: Andrew Berwick, à Londres. Après sa signature figure la mention: "Commandant chevalier justicer pour les Chevaliers templiers d'Europe et l'un des dirigeants du Mouvement national et pan-européen de résistance patriotique". Il s'agit pour Breivik de donner l'impression qu'il n'est pas un individu isolé, mais un représentant d'un mouvement clandestin plus large. Cependant, tout laisse supposer que l'organisation est une fiction, destinée — assez habilement — à créer un mythe autour duquel viendront se rassembler des militants individuels: l'on peut en effet imaginer que cela puisse exciter quelques militantismes adolescents.

La référence templière est affichée sur la page de garde, avec une grande croix templière (la même que celle qui flotte à l'entrée du siège de l'Ordre des francs-maçons de Norvège, qui a expulsé Breivik de ses rangs après les attentats), et une référence en latin au célèbre texte médiéval de Bernard de Clairvaux sur les templiers, De Laude Novae Militiae. Pourquoi l'étiquette templière? Probablement parce que l'image de moines soldats correspond assez bien à ce que voudrait susciter Breivik; surtout, l'association avec les croisades évoque la lutte contre l'islam.

Le livre commence par une critique du "politiquement correct", assimilé au "marxisme culturel" qu'abhorre Breivik. Puis le corps de l'ouvrage est divisé en trois livres:

1 - Ce que vous devez savoir, notre histoire falsifiée et autres formes de propagande marxiste culturelle / multiculturaliste.

2 - L'Europe brûle.

3 - Une déclaration de guerre préemptive.

Les deux premiers livres développent notamment une critique de l'islam, dans l'histoire et aujourd'hui, sous toutes les latitudes. L'Europe serait en voie d'islamisation. A cela, l'auteur envisage des réponses radicales, notamment de "futures déportations des musulmans d'Europe" (p. 764). Il précise que ceux qui accepteront volontairement la déportation recevront une compensation: 1 kilogramme d'or par membre de chaque famille (p. 1302).

Mais il ne suffit pas de s'opposer à l'islam. Dans un chapitre intitulé "Le voyage idéologique - du zélote multiculturaliste endoctriné au révolutionnaire conservateur", Breivik explique qu'il avait commencé à rédiger ce qu'il appelle le "compendium" en ne s'occupant que des questions relatives à l'islamisation et à l'immigration musulmane massive, de crainte d'être qualifié de raciste. Il dit avoir été terrifié par la perspective d'être ainsi étiqueté, au point de se laisser paralyser par cette peur.

"Malheureusement pour moi, j'ai découvert au cours d'années de recherches et d'études que tout est lié. Notre situation actuelle est un résultat direct de la 2e guerre mondiale et de la guerre froide, de l'Ecole de Francfort et de la montée du marxisme culturel / multiculturalisme et du politiquement correct. [...] Nous sommes forcés de soulever tous les tabous et de réexaminer les 'vérités acceptées'.
"Si je m'étais rencontré moi-même il y a 12 ans, j'aurais probablement pensé que j'étais un cinglé extrémiste et paranoïaque, croyant à des théories du complot."

Cependant, Breivik précise qu'il n'y a aucun condition raciale pour devenir chevalier justicier (p. 844). En outre, le Grand Maître ne doit avoir aucun passé de racisme ou de soutien pour le conservatisme racial (p. 1078). Breivik poursuit cependant en exprimant ce qu'il qualifie de vues personnelles sur le sujet, n'engageant pas les templiers.

Ses réflexions découlent de son rejet du multiculturalisme: il a le sentiment que, à travers les politiques migratoires, l'adoption de bébés non européens et d'autres développements, une politique génocidaire visant à l'annihlation démographique des groupes ethniques européens est poursuivie (p. 1160). L'encouragement aux mariages interraciaux va contre la nature, dans tous les peuples: la pureté raciale / ethnique a toujours été très importante chez les Coréens et les Japonais. Breivik se montre ainsi soucieux de préserver la "tribu nordique". Et il énumère les conséquences graves des mariages interraciaux. Sans parler, au fur et à mesure que la guerre civile européenne progressera, des conséquences pour les familles issues de mariages mixtes: Breivik rappelle les traitements infligés aux femmes ayant eu des relations avec les occupants allemands dans différents pays d'Europe (p. 1163). Les mélanges raciaux menacent l'unité de notre tribu. Breivik souhaite une amélioration biologique dans la reproduction (p. 1203).

Donc, même s'il ne l'était probablement pas au départ, dans sa réflexion, Breivik semble avoir progressivement glissé vers des opinions partiellement racistes et une insistance sur la pureté du sang comme liée à la dilution de l'identité (aucun pays nordique ne peut absorber plus de 2% d'immigrants non européens par génération, estime-t-il [p. 1166]) — tout en continuant à affirmer que toute personne qui partagera le combat de Templiers, quelle que soit sa race, aura sa place comme citoyen de l'Europe future. Par ailleurs, il maintient son opposition au national-socialisme (même si 60% de ses actions politiques étaient compatibles avec des vues conservatrices, selon lui), d'autant plus qu'il a été un désastre pour les Européens. Et l'opposition indiscriminée du nazisme à l'encontre des juifs n'était pas acceptable: il aurait fallu distinguer entre juifs révolutionnaire et juifs conservateurs, et préserver ces derniers. Breivik se qualifie à plusieurs reprises d'anti-nazis, mais se sent en même temps embarrassé parce qu'il se rend bien compte que ses thèses trouvent en partie des oreilles attentives dans des milieux aux sympathies néo-nazies.

Outre le marxisme et le multiculturalisme, Breivik développe des idées sur différents autres sujets, par exemple il se dit certain que nous allons vers un retour du système patriarcal, la seule question étant de savoir "si l'Europe future sera dominée par un patriarcat musulman ou chrétien". Il se penche aussi sur la question de la morale sexuelle, et des maladies sexuellement transmissibles. Mais nous ne pouvons, dans cette investigation préliminaire, analyser l'ensemble du texte. Après avoir brossé quelques lignes du cadre intellectuel dans lequel se meut l'idéologie de Breivik, arrivons-en aux aspects spécifiquement liés à l'action terroriste.

L'arrière-plan d'une stratégie terroriste
Pour des raisons qui relèvent peut-être d'une prudence en cas de saisie du manuscrit avant qu'il soit arrivé à ses fins, Breivik choisit de présenter son troisième livre (et certains passages du deuxième) comme une fiction, montrant ce qui se passerait "si l'islam devait dominer l'Europe" et si "certains groupes et individus de résistance chrétienne / conservatrice / nationaliste choisissaient de s'opposer à ce qu'ils perçoivent comme des menaces et ennemis" (p. 777). Toutes les explications assez alambiquées autour d'une fiction ne sont pas convaincantes, et encore moins après les événements du 22 juillet: ce que Breivik explique là est bien ce qu'il espère voir survenir, et il crée par la même occasion et par anticipation une sorte de légende qui devrait ensuite inciter d'autres personnes à suivre ses traces — une possibilité que la diffusion large du texte rend d'ailleurs plausible aujourd'hui, même si peu de gens pourraient développer la persévérance et la discipline de l'auteur pour arriver à leurs fins.

Cette section commence par expliciter le sens du sous-titre du livre, "A European Declaration of Independence", un texte de "Fjordman", un auteur norvégien anti-islamiste que Breivik admire beaucoup et cite souvent, au point que plusieurs personnes ont suggéré qu'ils ne faisaient qu'une seule et même personne: mais "Fjordman", qui se retranche toujours derrière son pseudonyme, s'en défend énergiquement depuis le 22 juillet et affirme n'avoir jamais rencontré Breivik (ce que ce dernier confirme d'ailleurs, non sans avoir essayé d'établir le contact). Cette "déclaration", qui avait été publiée en 2007 sur le site conservateur The Brussels Journal, demande le démantèlement de l'Union européenne, la fin du multiculturalisme et de l'immigration musulmane, l'abandon du soutien à l'Autorité palestinienne, notamment. Il se termine par une prise de position qui va probablement encore valoir quelques questions délicates à "Fjordman" ces prochains temps:

"Si ces exigences ne sont pas entièrement mises en œuvre, si l'Union européenne n'est pas démantelée, si le multiculturalisme n'est pas rejeté et l'immigration musulmane stoppée, nous, les peuples de l'Europe, n'auront d'autre choix que de conclure que nos autorités nous ont abandonnés, et que les impôts qu'ils prélèvent sont injustes et que les lois qu'ils adoptent sans notre consentement sont illégitimes. Nous cesserons de payer des impôts et prendrons les mesures appropriées pour protéger notre propre sécurité et assurer notre survie nationale."

Au passage, cela montre que la dérive violente de Breivik s'est déroulée sur l'arrière-plan d'un narratif auquel il n'est pas le seul à souscrire, et qui décrit la situation actuelle de l'Europe comme dramatique, au point qu'il n'est plus possible de garder confiance envers les gouvernements: la diffusion d'une telle vision des choses a créé le cadre dans lequel peuvent surgir des passages à l'action illégale — puisque la légitimité même du cadre légal se trouve niée.

Cela débouche donc logiquement, chez Breivik, sur une sorte d'acte d'accusation contre les "criminels de guerre européens", c'est-à-dire toutes les élites soutenant le "marxisme culturel" et le multiculturalisme. Elles se trouvent accusées de "génocide culturel contre les peuples indigènes de l'Europe", d'assistance à l'invasion et colonisation du continent, de réprimer ceux qui tentent de s'opposer à ces développements, de causer l'extinction des populations indigènes, de manipuler les votes par la démographie islamique, de participation à des crimes de guerre "contre les Croates mais surtout les Serbes", de propager une idéologie de haine anti-européenne, pour ne citer que quelques-uns des points de cette longue dénonciation.

Cependant, magnanime, le Mouvement de résistance européen, c'est-à-dire les templiers, est prêt à offrir le pardon aux régimes multiculturalistes, aux partis politiques et aux traîtres individuels de catégorie A et B (Breivik définit trois catégories), s'ils capitulent avant le 1er janvier 2020 et répondent à différentes exigences. De même, jusqu'à 2020, les musulmans sont invités à se convertir au christianisme, à adopter des noms européens, à renoncer à leurs langues d'origine, etc.

Breivik dessine ensuite les grands traits de ce nouveau système dont il faudrait jeter les bases, incluant l'interdiction de l'islam. Curieusement, ce système prévoit, à côté du gouvernement, un "conseil des gardiens", ayant notamment l'autorité sur toutes les forces militaires et de police, mais aussi un rôle de garant idéologique, avec droit de veto: cela rappelle un peu, à certains égards, les institutions iraniennes!

Seule la résistance armée peut aujourd'hui sauver l'Europe: "le temps du dialogue est passé", "la lutte armée est la seule approche rationnelle" (p. 812). D'ici 2083 au plus tard, les régimes multiculturalistes s'effondreront.

Le fer de lance de la résistance, ce sont les templiers, refondés à Londres en 2002 par des personnes de plusieurs nationalités (dont un Norvégien...), à la fois comme ordre militaire et comme tribunal — tout laisse penser, bien sûr, que cela n'est en effet qu'une fiction, par laquelle Breivik insinue qu'il est lié à d'autres personnes partageant le même idéal à travers l'Europe. Chaque "chevalier justicier" est appelé à fonctionner comme "juge, jury et exécutant" (p. 829): tel est de toute évidence le rôle dans lequel Breivik s'est placé le 22 juillet. Il élabore de façon détaillée les méthodes de lutte clandestine, avec des cellules (y compris des solo cells, c'est-à-dire constituées d'un seul individu): car Breivik considère comme dangereuses des cellules de plus de deux personnes. Et il invite à ne pas mésestimer l'intelligence de l'ennemi, de même qu'il met en garde contre des erreurs courantes, par exemple se vanter de l'action que l'on a commise ou que l'on va commettre. Il ne faut pas choisir des cibles trop protégées, mais plutôt assassiner des gens qui n'ont pas de gardes du corps.

La terreur, explique Breivik, est une méthode pour "éveiller les masses", mais cela suscitera aussi beaucoup de haine (p. 845). Il se penche ensuite sur "la nature cruelle de nos opérations": "Il y a des situations dans lesquelles la cruauté est nécessaire, et refuser d'appliquer la cruauté nécessaire est une trahison des gens que vous désirez protéger." Et d'ajouter: "Une fois que vous décidez de frapper, il vaut mieux en tuer trop que pas assez, sinon vous risquez de réduire l'impact idéologique désiré de la frappe." En poursuivant par une remarque révélatrice:

"A beaucoup d'égards, la moralité a perdu son sens dans notre combat. La question du bien et du mal est réduite à un choix simple. Pour tout Européen patriote libre, un seul choix demeure: survivre ou périr. Certains innocents perdront la vie dans nos opérations simplement parce qu'ils sont au mauvais endroit ou mauvais moment. Habituez-vous à cette idée." (p. 847)

Bizarrement, Breivik évoque ensuite un "principe de proportionalité": il ne faudrait pas excéder 45.000 tués et 1 million de blessés parmi les marxistes culturels et multiculturalistes d'Europe, ce qui correspondrait approximativement aux dégâts qu'ils ont causé — encore que, ajoute l'auteur, beaucoup de conservateurs, particulièrement chrétiens, insisteraient pour y inclure les victimes de l'avortement, estimées à plus de 2 millions depuis 1950.

Breivik entre dans une discussion détaillée sur la planification des opérations: financement, éviter d'éveiller les soupçons de l'entourage, de la famille ou des amis, veiller à ne pas exposer ses convictions politiques, par exemple sur des forums, ce qui pourrait attirer l'attention. L'activiste doit partir du principe que tout peut être surveillé et se comporter en conséquence.

Pour acquérir le matériel qui va servir à fabriquer des engins explosifs, il faut créer une couverture adéquate: par exemple une ferme pour acheter de l'engrais en quantité (ce qu'a fait Breivik pour préparer son opération), des activités minières pour justifier l'achat d'explosifs — et construire une légende crédible, avec site web, cartes de visite, etc.

Mais Breivik va plus loin: il se soucie de la condition mentale du combattant, de sa motivation à long terme:

"Je n'ai jamais été plus heureux qu'aujourd'hui, et je n'ai jamais eu de problème à cacher à tout le monde mon vrai agenda idéologique. Aux yeux de tous, je sais que je suis un homme droite modéré et pas un combattant de la résistance. Ce n'est pas facile d'atteindre ce niveau de confort mental et de concentration en travaillant en même temps à quelque chose d'aussi important et grave. Vous devez surmonter de difficiles défis psychologiques initiaux et vous livrer chaque jour à un léger contrôle mental quotidien jusqu'à que l'opération soit achevée. [...] Embrasser le martyre n'est pas quelque chose que vous décidez soudainement de faire, mais c'est un processus qui demande du temps, des efforts et de l'introspection. C'est un facteur qu'une majorité de combattants de la résistance ignorent et c'est pourquoi une majorité de novices deviennent démotivés après un certain temps." (p. 855)

Nous sommes notre pire propre ennemi, avec le risque de démotivation et d'abandon: Breivik explique comment il s'entraîne quotidiennement avec des méditations et simulations mentales de ce qui va se passer, y compris les confrontations avec la police, les interrogatoires, les procès. "Cet exercice ou rituel mental quotidien me garde pleinement motivé et recharge mes batteries." Il va jusqu'à recommander des chansons et musiques qu'il trouve motivantes.

Pour surmonter la peur, le chevalier doit se faire à l'idée qu'il sera inévitablement capturé ou tué: si l'on s'habitue à cette idée, on deviendra "un chevalier sans peur, un outil de guerre dévastateur" (p. 943). Une fois appréhendé, s'il survit à l'opération, le chevalier devra utiliser son procès comme une scène pour parler au monde et apportera une contribution par son statut de martyr vivant; et même mort, un chevalier restera dans les mémoires pour des siècles (p. 948).

Les aspects techniques sont détaillés sur des dizaines de pages, qu'il serait trop long d'essayer de résumer ici: recherche et acquisition d'armes, recherche, acquisition et préparation d'explosifs, avec des descriptions précises de différents modèles, et aussi des instructions précises pour créer une armure protectrice. C'est un petit manuel du combattant terroriste que propose Breivik. Il a consacré énormément de temps non seulement à se renseigner, mais à rechercher les fournisseurs possibles (jusqu'à un panorama détaillé de réseaux criminels qui pourraient se révéler utiles), et il partage toutes ces informations. Il pense au matériel pour empêcher un véhicule de poursuivre un combattant, ou à des piques à fixer dans le dos de l'armure protectrice afin d'empaler un attaquant surgissant par derrière pour tenter de maîtriser le combattant! De même qu'il songe à l'alimentation à avoir avant une opération, aux apports de protéines, aux anabolisants...

Différents modèles d'action sont aussi envisagés: par exemple une attaque contre la réunion annuelle du Parti socialiste ou social-démocrate, en utilisant des grenades et un lance-flamme ou un fusil d'assaut; ou encore en plaçant des bombes près des entrées, puis en déclenchant l'alarme incendie — une multiplicité de scénarios possibles est présentée. Pourquoi penser au lance-flammes? Parce qu'un traître de catégorie A ou B gravement brûlé "deviendra un symbole vivant de ce qui attendles gens coupables d'essayer de vendre leur propre peuple pour l'esclavage islamique": cela fera peur et exercera un effet dissuasif (p. 953).

Breivik se soucie aussi d'établir une classification des "traîtres": A (dirigeants politiques, médiatiques, culturels et industriels), condamnés à mort et expropriés (10 par million de citoyens); B (politiciens, parlementaires, journalistes, universitaires, artistes...), condamnés à mort et exécutés (1.000 par million de citoyens); C (coupables d'avoir assisté les autres, mais moins influents), mis à l'amende, incarcérés ou expropriés (10.000 par million de citoyens); D (peu ou pas d'influence, mais ayant assisté les précédents), pas de punition (20.000 à 30.000 par million de citoyens). A partir de ces étranges quotas de traîtres, Breivik indique le nombre de personnes de catégorie A et B (donc devant être exécutés) par pays: 65.650 en France, 82.820 en Allemagne, 10,807 en Belgique, 498 en Suisse, 4.848 en Norvège, etc...

Bien sûr, un certain nombre de ces traîtres seront des femmes: mais il faut se rendre compte que l'on se trouvera sur le champ de bataille face à des femmes qui n'hésiteront pas à tirer. Il faut donc se "familiariser avec le concept de tuer des femmes, même de jolis femmes" (p. 942). Celui qui n'y parvient pas fera mieux de se tenir à l'écart du mouvement de résistance.

Breivik estime que la violence aveugle contre des musulmans est contre-productive et ne créera au mieux que plus de sympathie pour l'islam (p. 1132). Il ne faut pas se battre avant tout contre les musulmans ou l'extrême-gauche ("antifascistes"): c'est le régime qu'il faut combattre. Il convient d'abattre d'abord les régimes, puis il sera temps de déporter les musulmans, explique-t-il (pp. 1255-1256).

Pour les attentats, Breivik s'intéresse notamment à la fabrication d'explosifs à l'aide d'engrais, en citant l'exemple de Timothy McVeigh, l'auteur de l'attentat d'Oklahoma City en 1995, mais en soulignant qu'il est devenu beaucoup plus difficile aujourd'hui de se procurer les composants nécessaires, en raison de règles plus rigoureuses introduites par mesure de sécurité. Cela signifie que "beaucoup de guides pour fabriquer des bombes disponibles sur Internet sont devenus pratiquement inutiles maintenant, parce qu'il est devenu difficile, voire impossible pour la plupart des gens de de les procurer" (p. 958). Ce n'est cependant pas impossible avec une bonne couverture pour justifier l'acquisition, continue-t-il: et nous avons en effet vu les résultats à Oslo... Il fournit des précisions sur les matériaux à choisir et des instructions de fabrication et d'utilisation complètes, en tout petits caractères dans la version .docx de son manifeste: il faut donc procéder à un copier-coller, puis les agrandir pour les lire. Le lecteur constate que Breivik s'est livré à des recherches considérables pour collecter toutes les données, et aussi vérifier les informations recueillies à travers différentes sources, Internet aidant: dans certains cas, ce sont même des sites anti-terroristes qui lui ont finalement fourni les réponses à ses questions pratiques! (p. 999)

Les attentats à la bombe ne sont cependant pas pour tout le monde, à moins d'être en mesure de produire des explosifs capables de causer de grands dégâts et d'éliminer un nombre important de "traîtres": chaque combattant doit décider selon ses capacités, et dans certains cas l'efficacité sera plus grande en se limitant aux armes à feu. Le 22 juillet, Breivik a tragiquement démontré sa capacité à utiliser différentes méthodes.

Mais Breivik voit grand: toutes les armes possibles du terroriste retiennent son attention, et il s'intéresse donc aussi à l'acquisition et à l'usage d'armes de destruction massive contre les élites "marxistes culturelles et multiculturalistes". Il commente ainsi les possibilités présentées par les armes biologiques et chimiques: l'anthrax lui semble particulièrement attrayant. Il se penche aussi sur les armes nucléaires, même s'il admet qu'il serait pratiquement impossible de s'en procurer, à moins de prendre le contrôle d'un dépôt d'armes nucléaires ou de réussir à s'entendre "avec les Russes, les Indiens ou les Israéliens" (Breivik ne cache pas ses sympathies pour les nationalistes hindous anti-musulmans). Pour une opération avec des armes nucléaires, Breivik envisage plutôt de petites charges, avec un nombre de victimes restreints, mais des explosions successives destinées à faire fléchir les régimes en place.

"Nous ne permettrons pas aux élites corrompues et traîtres de l'UE de vendre les peuples européens pour l'esclavage musulman. Nous ne leur permettrons pas d'annihiler la civilisation occidentale, nos identités et nos cultures en leur permettant de continuer à institutionaliser et à mettre en application le multiculturalisme. Nous demandons leur reddition complète — rien de plus, rien de moins." (p. 966)

Il envisage aussi de faire sauter des centrales nucléaires: il est conscient que cela signifie la contamination de la zone environnante pour deux siècles, mais conclut que cela n'est rien par rapport aux perspectives, c'est-à-dire de permettre aux Européens de garder le contrôle de leur terre pour les millénaires à venir...

Manifestement, ce n'est pas à ce stade qu'il s'intéresse aux armes nucléaires, mais dans l'hypothèse d'un mouvement déjà plus développé. Son ouvrage combine en effet ce qu'il est déjà possible de faire et ses rêves de ce qu'il serait possible d'accomplir à des stades ultérieurs. Dans certains passages, Breivik nous éclaire sur ses préparatifs; dans d'autres, il rêve, en pleine politique-fiction, allant jusqu'à fantasmer sur de possibles alliances tactiques avec... les djihadistes! tout en admettant que cela pourrait être risqué (en effet....) et "idéologiquement contre-productif" (sic!). Quoi qu'il en soit, pour lui, le recours à aucune méthode terroriste ne va trop loin, il n'y a plus de barrières morales, tant les enjeux sont vitaux. Et l'objectif visé est l'effondrement des systèmes en place, en les atteignant si possible sous l'angle économique: d'où des considérations détaillées sur les cibles pétrolières et gazières importantes dans les différents pays européens, avec liste complète des cibles et de leurs capacités de production.

Breivik se penche aussi sur l'attitude à adopter lors d'un procès, si le combattant est arrêté après une opération réussie. Il sera intéressant de voir s'il appliquera cette tactique: si tel est le cas, il contestera l'autorité même des gouvernements en place, considérés comme un "réseau criminel global" (p. 1107). Il sait que cela vaudra à l'accusé d'être ridiculisé, mais il ne soit pas se démonter et continuer à soutenir sa cause avec le plus grand sérieux: "Ils riront aujourd'hui, mais au fond d'eux, ils ont un peu de peur, de respect et d'admiration pour notre cause [...]." Le procès doit être utilisé "comme une plateforme pour l'avancement de notre cause" (p. 1108). (Il fournit un exemple de ce que pourrait être un discours d'un "chevalier" pour se défendre, mais il s'agit certainement d'un texte emprunté à un autre auteur et remanié par Breivik, car les références sont américaines.)

La planification des attentats
Le texte offre plus que le parfait manuel du terroriste et des considérations sur l'islamisation, le multiculturalisme ou la future organisation de l'Europe après les plans de la guerre civile: il ouvre des aperçus sur les sentiments de Breivik, et aussi nous livre les détails de l'opération qu'il prépare.

A vrai dire, un passage intrigant (p. 1346) laisse entendre qu'il avait prévu de ne pas s'en tenir à l'attentat d'Oslo et à la fusillade sur l'île d'Utoeya, mais de mener trois opértations, voire une quatrième s'il ne périssait pas au cours des deux précédentes. Cela dit, il est probable que cela corresponde à un plan précédent et qu'il ait fini par se limiter à deux opérations au fur et à mesure que l'épuisement de ses ressources ne lui permettait plus ne retarder. D'autant plus qu'il affirme aussi, dans le même passage, ne pas vouloir se rendre, ce qu'il a pourtant fait.

Il décrit chronologiquement toute la phase préparatoire, dont les détails sont captivants pour toute personne intéressée par le terrorisme. Il faut cependant tenir compte de possibles éléments fictifs, notamment son initiation comme "chevalier justicier" à Londres en 2002 et le voyage subséquent qu'il aurait effectué au Liberia pour y rencontrer un héros de guerre serbe: l'enquête de police permettra probablement de clarifier tout cela.

Il fait état de ses hésitations: ce serait tellement plus simple de suivre la voie de la majorité des gens; mais il sen sent investi d'une mission, qui l'appelle à se sacrifier pour des gens qui vont probablement "vous détester pour cela" (p. 1419).

Début 2010, il voit aussi ses fonds en train de s'épuiser rapidement. Il avait prévu de commencer à préparer l'opération avec 3 millions €, il n'a finalement pu en rassembler que 250.000, et il ne lui en reste que 50.000, plus 30.000 de limite de crédit sur ses différentes cartes: cela "va me forcer à passer bientôt à la prochaine phase de l'opération" (p. 1419). En mars 2010, il commence à vendre des objets qui lui appartiennent (p. 1421). En mars 2011, ses ressources sont devenues dangereusement basses: 3.750 € sur son compte en banque, autant en liquide, les crédits possibles sur ses neuf cartes de crédit (p. 1438). Cela rappelle qu'il ne suffit pas de vouloir commettre un acte terroriste: il faut pouvoir y investir des moyens, pour celui qui a l'ambition d'une opération importante et de préparatifs minutieux sans bénéficier du soutien d'une organisation.

Pas si simple non plus d'acquérir des armes: il se rend dans ce but à Prague, en août 2010, mais ses tentatives d'approcher le "milieu" pour obtenir les objets de sa convoitise échouent misérablement: il va maintenant essayer "d'acquérir les armes dont j'ai besoin légalement, en Norvège" (p. 1423). L'expérience le conduit à renoncer à approcher les Hells Angels. Un moment, sans doute, où Breivik aurait bien pu être repéré par des services de police, si les personnes qu'il avait approchées (dans des maisons de passe et des clubs...) avaient été des informateurs...

Il raconte comment il se procure — avec succès — les composants pour la fabrication d'explosifs, détaillant les coûts de chaque produit. Il explique aussi quels prétextes il a trouvés pour justifier chaque achat en cas de questions des douanes. Il met au point des histoires très bien construites pour éviter les soupçons. Autant la tentative pragoise d'acheter des armes évoque plutôt un certain amateurisme, autant l'acquisition des composants pour fabriquer des engins explosifs révèle une approche très réfléchie. Et pourtant: selon des informations publiées aujourd'hui dans des médias norvégiens, un achat de produits chimiques en Pologne aurait attiré l'attention des services de sécurité, mais sans suite...

Impossible de résumer ici tous les détails, minutieusement décrits par Breivik étape par étape. Mais il réfléchit aussi à ce qui peut arriver s'il survit à sa mission et se trouve en prison: il pense se réveiller à l'hôpital, après les blessures reçues au cours d'un échange de coups de feu, et se retrouver face à un véritable cauchemar: il se rerouvera démonisé, sait-il déjà, et "tous mes amis et ma famille me détesteront et m'appelleront un monstre" (p. 1436). Même s'il se sent très fort, il se demande comment il résistera à une torture mentale, "peut-être accompagnée d'une torture physique". Mais "je saurai toujours que je suis peut-être le plus grand champion du conservatisme clturel que l'Europe ait vu depuis 1950".

En avril 2011, malgré des fonds de plus en plus limités, il réussit à louer une ferme... à une agriculteur envoyé en prison pour deux ans et demi parce qu'il a été impliqué dans une culture de marijuana! (p. 1454). A partir de ce moment, il n'a plus d'argent et vit sur les dépassements de limite autorisés par ses cartes de crédit.

Tout se concentre désormais sur les préparatifs, mais aussi sur la crainte d'être découvert et de devoir prendre la fuite: le 10 mai, il prépare un plan d'évacuation "en dix minutes", à tout hasard. En même temps, il se soucie de cultiver de bonnes relations avec le voisinage. Mais il raconte aussi comment il craint subitement d'avoir été repéré, en pensant avoir vu des voitures de police banalisées aux abords de sa ferme. "La paranoïa peut être une bonne chose, ou un fléau. [...] J'ai décidé dès ce moment que je ne me laisserais pas gagner par la paranoïa." (p. 1457) Cependant, il raconte aussi, le 18 juin, comment il ne fut pas loin d'être repéré par une visite inopinée: dans toute opération de ce genre, il y a une part d'imprévisible, et un grain de sable peut facilement venir gripper la mécanique la mieux huilée: cela aurait bien pu être le cas pour Breivik.

Il relate aussi ses tentatives pour obtenir les résultats voulus avec les explosifs: plusieurs essais frustrants, au point qu'il fut près, en juin 2011, de renoncer à l'attentat à la bombe pour se concentrer uniquement sur l'autre opération "non spectaculaire" (sic) (p. 1460). Mais il réussit finalement, apprenant un peu plus à chaque étape.

Bien des problèmes aussi avec son ordinateur — et, régulièrement, les références à des ressources financières de plus en plus limitées: durant les dernières semaines, on peut dire que Berivik préparait ses attentats à crédit...

Le 1er juillet, le laboratoire qu'il avait installé est démonté. Le 2 juillet, il commence à reconnaître les itinéraires vers les sites des opérations. Il va récupérer du matériel dans des caches. Il passe aussi beaucoup de temps à préparer les engins explosifs, conscient des risques d'explosion durant le processus. Le journal de Breivik met en évidence tout le travail de préparation d'une opération telle que la sienne et la ténacité qu'il faut y investir.

Sa note finale est datée du 22 juillet, précédée par quelques remarques curieuses sur ses projets d'avenir, comme s'il s'agissait de brouiller des pistes. ll explique aussi que, avec ce qu'il sait maintenant, il aurait pu achever l'opération en 30 jours au lieu de 80. Et cela se conclut laconiquement par la remarque: "Je pense que ce sera ma dernière note. C'est maintenant le vendredi 22 juillet, 12h51."

Les photographies qu'il insère à la fin du livre nous ont tout d'abord intriguées: elles avaient quelque chose de bizarre. En tenue de combat, on peut encore comprendre; en grand uniforme et en tablier maçonnique, cela semble déjà un peu plus étrabge; quant à la photo de famille, on se demande vraiment ce qu'elle fait là. Mais un passage du manifeste en révèle la logique, dans l'esprit de Breivik: c'est du marketing, il s'agit de donner la meilleure image des combattants en prenant des photographies avant l'opération et en les diffusant ensuite (pp. 1069-1071), afin de ne pas laisser la police utiliser ensuite des images donnant une image peu attrayant. Une tactique qui a d'ailleurs marché, puisque tous les médias ont repris les photographies gracieusement mises à leur disposition par Breivik lui-même!

De l'idéologie à l'action directe
Après être passé par le Parti du progrès, Breivik dit avoir commencé à se détourner en 2003 de la politique conventionnelle. Breivik se considère comme un "révolutionnaire conservateur": "conservatisme culturel", "mouvement national de résistance" ou "mouvement conservateur révolutionnaire" sont des étiquettes dans lesquelles il se reconnaît (p. 13454), marquant une orientation spécifique par rapport à d'autres groupes dans la mouvance de la droite radicale. Il est conscient d'être dans une milieu politique où il peut aussi côtoyer des néo-nazis, et il estime qu'il ne faut pas perdre son temps à se battre avec eux, mais il note que les néo-nazis sont généralement "pro-musulmans et anti-juifs", tandis qu'il exprime sa sympathie pour les "juifs de droite" et les autres minorités non musulmanes en Europe, dans lesquels il voit des alliés potentiels (p. 1131). L'hostilité des nationaux-socialistes aux juifs et à israël, "notre principal allié", rend très difficile une coopération: leur haine des juifs les aveugle et les empêche de percevoir la menace imminente représentée par l'islam (p. 1375).

En fait, il semble penser que la plupart des néo-nazis ne le sont pas vraiment et pourraient être récupérés dans le sens de ses idées, sur la base de valeurs partagées. Cependant, dans le cadre du glissement idéologique noté précédemment, et de la remise en question de toutes les idées reçues, il s'efforce à la fois de rejeter le révisionnisme (sur la question des chambres à gaz) et de s'inquiéter des conséquences destructives de la "religion de l'holocauste" en Europe, élément qui contribue à la vulnérabilité du continent (p. 1367-1368). Il sympathise globalement avec les partis politiques nationalistes et anti-immigration: il en fournit une liste pays par pays, en Europe et dans quelques autres pays, avec leurs sites web (pp. 1246-1251).

En ce qui concerne la religion, il pense que les Eglises ont été trop influencées par les idéologies multiculturalistes, et il pense donc qu'il faut les réformer et leur donner une place dans le futur système, où le christianisme sera "la seule religion officielle des pays européens" (p. 1140). Rien du "chrétien fondamentaliste" que les médias ont décrit: c'est plutôt un homme qui pense le rôle de la religion de façon politique et met l'Eglise au service de son projet politique. C'est un christianisme culturel: dans ce sens, un "chrétien athée", dit-il, peut également s'engager dans la résistance.

Breivik emprunte aux djihadistes l'expression d'"opérations de martyre": il offre un intéressant exemple de comportement mimétique par rapport à son adversaire. De la même façon, les photographies qu'il a laissées — alors qu'il ne savait pas s'il allait sortir vivant de son opération — rappellent les pratiques semblables des djihadistes. Il explique d'ailleurs qu'il faut s'inspirer des djihadistes, qui honorent les martyrs et viennent en aide à leurs familles (p. 1079). De même que les djihadistes, il prend soin de distinguer soigneusement le martyre du suicide (pp. 1348-1350). C'est un scénario classique: quand un adversaire est perçu comme très fort, il faut s'approprier certaines de ses techniques pour être à la hauteur et le défaire.

La lecture du texte fait apparaître un esprit froid, méthodique, intelligent: il va jusqu'à préciser qu'il ne faut pas agir aveuglément et animé par la haine (p. 1031). En même temps, il y a des bizarreries qui révèlent une psychologie troublée, bien que n'empêchant pas le personnage de fonctionner efficacement: par exemple, sa façon de mettre en place dans les détails tous les aspects du combat à mener, jusqu'aux quotas de traîtres éliminer par pays, à un système de décorations minutieusement planifié pour les combattants (avec reproduction des médailles!) (pp. 1080-1095), à tous les détails des uniformes (pp. 1096-1101), à un remaniement de la carte politique du bassin méditerranéen oriental (pp. 1318-1324). Cela évoque plutôt des fantaisies d'adolescent.

Malgré ses tentatives de faire croire qu'il a été enrôlé dans une organisation ultra-secrète internationale de résistance dès 2002, le simple fait qu'il avait 23 ans à ce moment rend une telle affiliation hautement improbable: si une organisation de ce type existait, elle ne recruterait certainement pas des membres de cet âge. Il y a certes là un élément recherché de propagande, dans l'espoir de susciter des vocations et de créer une légende. Mais la présentation d'une structure néo-templière vraisemblablement imaginaire laisse supposer que Breivik vivait à la fois dans la réalité et dans une sorte de monde fictif. Il y a en lui un mélange de militant déterminé et d'enfant qui cultive des rêves de toute-puissance, en se plaçant la position d'un "chevalier justicier" avec droit de vie et de mort. Le pont entre ces deux univers lui était fourni par les abondantes publications sur Internet de la mouvance anti-islamique européenne et d'autres cercles proches: cette littérature le confortait dans son idée d'être un chevalier à l'avant-garde d'un combat crucial pour le salut du continent, un héros moderne courageux — et impitoyable en raison des enjeux. Reste à voir quelles réflexions son procès à venir, puis les années de prison, lui inspireront.

Jean-François Mayer

source: terrorisme.netlink

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Anders Behring Breivik, c’est le choc des civilisation à l’oeuvre

Christian Bouchet


Éditorial
Anders Behring Breivik, c’est le choc des civilisation à l’oeuvre
Les informations dont nous disposons sont si contradictoires et vraisemblablement si manipulés par les grands médias qu’il est très difficile d’analyser avec un certain recul l’attentat d’Oslo et le massacre d’Utoya. Ainsi, par exemple, l’assassin qu’on nous a présenté comme un chrétien fondamentaliste est en fait … un franc-maçon (membre de la loge « St-Olaf aux Trois Colonnes » de la Grand loge de Norvège, ce que son Grand Maître, Ivar Skaar, a confirmé - 1) et le militant d’extrême droite qu’il est censé être n’a jamais caché son admiration pour Winston Churchill et la résistance anti-nazie…

La situation est encore aggravée par le réveil de tous les fantasmes conspirationistes possibles et inimaginables qui font de ce drame une opération sous faux-drapeaux destinée à punir la Norvège de son soutien à la cause palestinienne (voire de son refus d’adhérer à l’Union européenne !), et d’Anders Behring Breivik une sorte de « candidat manchou ».

De ce fait, comme toujours, les médias mainstreams nous désinforment (2) et, au lieu d’expliquer quoi que ce soit, les conspirationistes nous empêchent de voir la réalité vraie, celle qui est pourtant sous nos yeux. Or celle-ci se lit sans peine dans les écrits du meutrier de masse : notre homme n’est pas un illuminé ou un déséquilibré impulsif, mais beaucoup plus simplement un militant qui a poussé jusqu’à leur aboutissement ultime les thèses d’un courant idéologique qui a connu un incontestable essor ces dernières années dans tous les pays d’Europe.

La pensée d’Anders Behring Breivik que l’on peut découvrir à la lecture de son manifeste - dense, foisonnant de notes et pour partie plagié de Ted Kaczynski - récemment mis en ligne sur Internet et intitulé « 2083, une déclaration européenne d’indépendance » nous la connaissons depuis longtemps pour l’avoir déjà lue et relue sur une multitude de blogs et sites (3). Elle est banale et commune : nous vivons un choc des civilisations, l’État hébreu est notre « ligne de front » contre le « djihadisme » et il faut impérativement que s’effectue un rapprochement de la nouvelle génération des « patriotes » avec « notre allié » Israël qui permettra, à long terme, d’« isoler le monde musulman » et de requalifier sa religion en « idéologie fasciste et impérialiste ». Il n’y a là dedans rien d’original, sinon le passage à l’acte… Un passage à l’acte qui ne fait d’ailleurs pas horreur à tout le monde puisqu’un site français de cette tendance à qualifié Breivik de « défenseur de l’Occident », de « Charles Martel » et annoncé que son exmple serait suivi.

C’est cela qui doit nous faire peur, aucune idée politique n’est neutre et tous ceux qui en formulent sont responsables des conséquences qu’elles peuvent susciter. Ceux qui, en France, au lieux de chercher des solutions politiques pour que règne la concorde entre tous, quelque soit leur communauté d’origine, prônent une nouvelle guerre de religion, une hypothéthique croisade et une fantasmatique résistance, sont de nature à susciter demain des Anders Behring Breivik à la française et des situations aussi dramatiques et aussi inqualifiables… Une seule chose est certaine : ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas et s’en laver les mains !

notes

1 - Sur la photo qui illustre cet article, Anders Behring Breivik porte un décors (cordon) de « Passé Vénérable Maître ». Ce qui veut dire qu’il a été vénérable de sa loge. Il aurait aussi été membre de deux "hauts grades" Knight Templar et Knight Malta. ce qui signifie qu'il est entré en maçonnerie depuis au moins 10 ans.
2 - Il est ainsi sidérant de voir sur un blog lié au quotidien Le Monde l’action d’Anders Behring Breivik assimilée au terrorisme des groupes suprématistes blancs des USA sans qu’aucune comparaison ne soit faite avec le massacre d’Hébron de 1994, œuvre du militant kahaniste Baruch Goldstein, ni avec les attentats à la bombe effectués par ses camarades de parti aux USA de 1984 à 2001.
3 - "Nous partageons peut-être des valeurs convergentes mais ça n'engage pas notre responsabilité", déclare ainsi Fabrice Robert au nom du Bloc identitaire in L'Express.fr du 25/07/2011. Il est bien évident que pour ma part, je ne partage aucune valeur avec Anders Behring Breivik.

 

source: VOXNRlink

 

 

 

 

 

Par xefolius - Publié dans : Politique et actualité
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Lundi 11 juillet 2011 1 11 /07 /Juil /2011 09:43

http://www.pileface.com/sollers/IMG/jpg/Muray_jeune.jpgNombreux ont été les hommages à Philippe Muray lors de son décès en 2006 (mort suicidé d'un cancer du poumon, trop de cigarettes pour sûr). Pierre André Taguieff ne manque pas à la liste des fins connaisseurs avertis de l'oeuvre de Muray, probablement le plus talentueux écrivain français de cette post modernité déjà pourrissante, devant Marc Edouard Nabe, Matzneff, Renaud Camus, Houellebecq ou Maurice G. Dantec.  

 

Le bon P.A Taguieff, historien des idées, enseignant à Science Po, conseillé du CRIF, expert des droites nationalistes, pas particulièrement farouche à Alain de Benoist, ce cher Taguieff qui est une figure de la pensée de la droite des valeurs modérée, ou light en somme, ne manqua pas à l'appel.

Un bon texte, et on passera sur sa petite crotte de nez lancée à Dieudonné, on sait en quel crétin le besogneux Taguieff se transforme à chaque fois qu'il s'agit de se battre contre les "antisémites" et racistes, très nombreux et à l'appétit gargantuesque! Après tout, il est payé pour ça, chacun cherche sa pitance où il peut. Au moins avec lui les choses sont claires, on sait à quelle sauce on se fait manger. 800 pages finement ciselées pour son panorama de la nouvelle judéo phobie planétaire, et tout le monde ou presque y passe, chaud, ou drôle ça dépend de comment on le prend.

 

Bref, voilà donc son hommage à Muray, ce grand auteur qu'on se doit de lire - et que les gens vraiment cultivés ont bien repéré depuis longtemps, avant sa popularisation par Fabrice Luchini - si on ne veut pas passer à côté d'un des derniers grands écrivains français en date, un de ceux qui restera dans l'histoire, pas Marc Levy, Angot, Nathalie Rheims, Moix, Despentes ou autres mules moles à la Beigbeder, éternels nullissimes encensés par les grands médias, les habitués des halls de gare et des fastueuses rentrées littéraires de merde.

 

 

Extraits:

"Les malins qui tiennent boutique des bons sentiments sloganisés, aussi insipides soient-ils, se pavanent sur la place publique, assurés de n’avoir nul contradicteur. Les robinets d’eau tiède n’ont point d’ennemis."

 

"L’époque est à la haine de la pensée libre. À la haine de ceux qui font paraître comiques les bavardages des donneurs de leçons et grotesque l’esprit de sérieux des experts arrogants. Si Muray nous manque, c’est parce qu’à lui seul il incarnait l’une des voies possibles de la pensée libre, d’une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s’entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n’a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs

plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d’artistes, de poètes et de penseurs critiques."

 

 

Pierre-André Taguieff

http://www.nouveau-reac.org/blog/files/taguieff.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi Muray nous manque, ou le bavardage des clerc.

16/03/2006

À Philippe Muray, in memoriam

 

On pouvait croire, au cours des années 1990, qu’enfin le spécialiste des formules creuses et des généralités vides lancées avec véhémence n’était plus qu’un souvenir ou un phénomène historique destiné à faire l’objet de thèses académiques. Le type hybride de «l’intellectuel», mi-littérateur mi-propagandiste, l’écrivain «engagé», cette exception française malencontreusement mondialisée, semblait avoir fait son temps. Ses ultimes représentants paraissaient de pâles simulacres ou de vulgaires bouffons, mimant les grands ancêtres avec autant de maladresse que d’arrogance. Nul ne pouvait plus prendre au sérieux ces bavards narcissiques célébrant inlassablement les «valeurs universelles» (jamais définies) ou prétendant les défendre à une époque où celles-ci, rhétoriquement triomphantes, étaient affirmées et défendues par de multiples institutions, nationales ou internationales, et par toutes les instances officielles de «l’Empire du Bien» (Muray). Le «fonctionnaire de l’universel» cher à Husserl ne pouvait guère survivre qu’en devenant fonctionnaire de l’Unesco ou d’une quelconque instance «européenne». Mais alors les «valeurs universelles» subissaient une torsion pour se métamorphoser en «respect des croyances» et de la «diversité culturelle», «droit à la différence» ou «devoir de mémoire» (ethno-communautaire), ou encore se diluer dans l’impératif jamais démodé de «créolisation», de «métissage» ou d’«hybridation» des cultures. Il s’ensuit que l’absolutisation de la différence culturelle coexiste avec sa négation présupposée par l’idéal «mélangiste». Contradiction flagrante ? Incohérence choquante ? Pour les rhéteurs chargés de célébrer la bonne pensée, les contradictions sont négligeables, les incohérences sont sans importance. Lorsque le bien-pensant faisait partie de la catégorie des autodidactes, il pouvait espérer devenir un éditorialiste plus ou moins célèbre. La perte d’aura semblait condamner à l’indifférence ou au mépris cette catégorie sociale désuète, rassemblant ceux qui ne savent rien précisément mais savent parler plus ou moins brillamment de tout. Le type de l’intellectuel «généraliste», spécialisé dans l’intervention publique permanente, paraissait être non seulement inutile, mais encore passablement ridicule. Tous les candidats au statut glorieux d’intellectuel (plutôt Sartre ou plutôt Camus) ont été «béhachélisés». Et, ici comme ailleurs, le public à visage humain et les vaches curieuses préfèrent l’original à la copie. Avec le triomphe de l’intellectuel unique, véritable «intellectuel terminal» (Régis Debray), s’est achevée l’histoire des intellectuels. Mais non pas la post-histoire de cette catégorie à face humaine.

 

Comment ce généraliste intarissable, ignorant de tout sauf de ce qu’il lisait dans les journaux ou entendait à la télévision, à quoi il réagissait le jour même, pouvait-il continuer à être crédible dans des sociétés se caractérisant par la conscience d’être saisie par une complexité croissante, impliquant la spécialisation des savoirs ? La conclusion logique de ce déclin des tenants de la «culture générale» a été tirée par ceux qui se sont reconvertis dans le journalisme «culturel». Ou dans l’Internet. Après tout, mieux vaut animer paisiblement un débat sur des thèmes d’actualité ou s’exciter sur des sites à soi que de s’épuiser à enseigner des matières dévaluées à des lycéens ou à des étudiants apathiques ou rebelles (les «mutins de Panurge» soumis à l’ironie humoresque du regretté Philippe Muray). Dans la société de l’information et de la communication, des journalistes bien formés suffisent à remplir la tâche modeste mais nécessaire de diffuser des informations établies, sélectionnées et hiérarchisées selon les règles déontologiques du métier, et de fournir les éclairages requis sur les événements.

 

Or, c’est un fait, fort surprenant, que le type de l’incompétent en toutes choses, sauf en rhétorique d’obédience littéraire, intervenant sur tout ce qui arrive avec sa mauvaise humeur ou ses bons sentiments, transfigurés en jugement autorisé, n’a nullement disparu. L’intellectuel classique persiste et signe toujours, et se montre avide d’être partout présent dans les médias. Hybride auto-contradictoire : il est à la fois soporifiquement classique, phrase ronflante et propos édifiants, et ultra-moderne, agité, voyageur, fonceur et cynique, avide de communication et de visibilité. Tartuffe post-moderne. Mais il doit désormais frapper fort pour forcer les portes du système communicationnel : il doit jeter des anathèmes, jouer les imprécateurs ou les prophètes, dénoncer les puissants, révéler de criantes injustices et désigner des responsables, varier dans le genre catastrophiste en annonçant le pire pour demain. Il n’existe que par les terrifiants ennemis qu’il se donne ou s’invente : il est l’homme de la polémique permanente. Son univers est celui des abstractions approximatives, qu’il oppose, associe ou confond, selon les besoins. Quant à la réalité historique, avec ses guerres sans fin et ses injustices irrémédiables, elle se situe dans un monde qu’il ne fréquente pas. Il se contente de faire part de ses rêves d’un autre monde. Des rêves convenables, éthiquement corrects. Même lorsqu’ils sont farouchement agités par de pieux «nietzschéens de gauche» d’esprit stalino-libertaire. (Côté « philosophes » ou nouveaux maîtres de sagesse, parmi ceux qui incitent avec le plus grand sérieux à bien boire et bien manger (et le reste), faut-il citer le paon nommé Onfray ?). Ces hérauts de «l’ère hyperfestive» se retrouvent en parfaite communion avec de hauts responsables politiques toujours bronzés, repérables en tête de toutes les manifestations «festives» de «minorités discriminées». Ces personnages politiques sont souvent des néo-socialistes de l’âge de la «vidéopolitique», dont l’existence se réduit à des apparitions médiatiques aux effets soigneusement calculés. Mais les «bronzés» au sourire avenant, minorité ultra-visible du ciel politique, soumis à la double discipline du régime «basses calories» et du footing, se rencontrent de plus en plus à droite, rivalité mimétique oblige. Ces rêvasseries «alter-quelque chose» ont pour principal effet d’ennuyer les membres les plus éveillés de l’auditoire universel, non sans rassurer les autres, ravis de voir bénis les slogans de l’époque, ceux qui leur tiennent lieu de pensée.

 

Les grosses évidences morales font partie des idées mortes. Elles n’élèvent plus les âmes. Elles ne s’en égrènent pas moins, prières laïques récitées en chapelet. Car les mécréants eux-mêmes n’échappent pas à la question «comment vivre ?». L’Église abstraite des «bons sentiments» est la fleur stérile issue de l’œcuménisme et du «dialogue inter-religieux». La vulgate née d’une conception édulcorée des «droits de l’homme» et d’un antiracisme de bien-pensants s’est mondialisée. Les «truismocrates» (Muray) en sont les grands communicateurs. Le religieux dissout dans la morale, et celle-ci diluée dans le moralisme. On fait de la politique «impolitique» avec ce sentimentalisme hypermoral. Une morale minimaliste qui n’engage à rien, une politique sentimentale sans ancrage dans le réel. Personne ne peut être contre, mais nul ne se sent obligé ni exalté par ses prescriptions vagues et douces. Qui serait, par exemple, contre le doux message «Paix et Justice dans le monde» ? Qui rejetterait l’affirmation caressante «Nous sommes tous frères» ou le tendre impératif «Soyons tous frères» ? Qui oserait récuser le «vivre-ensemble», le «partage» et le «dialogue» ? Comment ne pas communier festivement dans la «lutte contre les discriminations» ? Il y a des «journées», des «semaines» et des «quinzaines» pour cela. Avec des stands parfois tenus par de grotesques dames patronnesses d’un nouveau genre, débitant des boniments confus du type «Socialisons nos différences !» (qui ne connaît désormais cette grande professionnelle de la «com» qu’est Madame Benbassa ?) (1). Les malins qui tiennent boutique des bons sentiments sloganisés, aussi insipides soient-ils, se pavanent sur la place publique, assurés de n’avoir nul contradicteur. Les robinets d’eau tiède n’ont point d’ennemis.

 

Ce type d’intellectuel «littéraire», issu en France de la tradition dreyfusarde (toutes les grandes choses auraient-elles une fin piteuse ?), coexiste désormais avec un redoutable rival, le type de l’expert en sciences sociales dont la langue se rapproche de celle des citoyens ordinaires, mais qui sait sortir de son chapeau, au bon moment, les chiffres qui assoient son autorité dans le monde médiatique. Les falots sous-Péguy des actuels boulevards de l’information se trouvent une fois de plus, mais dans l’insignifiance, confrontés à leurs ennemis et rivaux : les spécialistes froids, les experts péremptoires, ceux qui sont supposés savoir. Illustration : les «moralistes» à la Edwy Plenel face aux Nicolas Baverez de toutes obédiences et de divers niveaux. L’expert communicateur peut rester neutre et se contenter de faire des mises au point dans son domaine de compétence, mais il peut aussi se faire le porte-parole d’un mouvement ou d’une cause jusqu’à se transformer en propagandiste. Dans ce dernier cas, on voit se profiler le nouveau type d’intellectuel-militant qui entre en concurrence avec l’intellectuel classique : l’expert-consultant engagé, souvent conseiller du Prince (les ministères grouillent de tels personnages). Le porte-parole à la langue fleurie, vestige d’un monde disparu, doit faire face au consultant armé de ses chiffres et de ses dates, mû par la volonté d’imposer ses thèses ou ses modèles d’intelligibilité. Dans la «lutte des places», hors du champ des sciences dures, les plus ambitieux se font stratèges. Les sous-Braudel pressés savent désormais comment contourner les obstacles du système. Le désir effréné du poste justifie les moyens, mais ne favorise pas l’engagement dans de longs travaux savants. Nombre d’universitaires en début de carrière s’affirment ainsi, dans l’espace médiatique, par la surenchère ou la provocation calculée, sur des questions jugées sulfureuses, vouées à créer de la polémique en raison de leurs liens (justifiés ou non) avec les débats politiques de l’heure. Aujourd’hui, par exemple : l’histoire de l’esclavage ou celle de la colonisation, mises en relation avec les problèmes posés par l’immigration et les délires identitaires en rivalité mimétique. La pensée-MRAP fait des ravages. Les «victimes» imaginaires se reproduisent mimétiquement, dans le monde protégé des fonctionnaires. Les universitaires sont au premier rang. Dans le monde gris des clones de Bourdieu, de Touraine et de quelques autres, exister c’est se distinguer. Pouvoir participer au spectacle politico-culturel. Les Claude Ribbe (le «nazificateur» de Napoléon) et autres Le Cour Grandmaison (le maître de conférences qui se prend pour un «indigène de la République») savent comment, par la provocation, ne pas se faire oublier. Pour un Pétré-Grenouilleau, chercheur exemplaire, – menacé et insulté par des folliculaires -, combien de Dieudonné travestis en universitaires !

 

Pour être présent dans l’actualité, il faut commenter l’actualité, inlassablement, avec l’agitation requise. Les amateurs distingués de «belles phrases» réconfortantes comme les experts-militants un peu frustes le savent. Pour intervenir avec la suffisance et l’ardeur qui impressionne le tout venant, les premiers («philosophes», «psychanalystes» ou «écrivains») doivent oublier leur ignorance ou leur savoir approximatif, les seconds («sociologues», «politologues», «économistes» ou «démographes», rejoints par les «historiens du présent» et même les «géographes», transfigurés en spécialistes de «géopolitique») le fait qu’ils interviennent au-delà des limites de leur minuscule domaine de compétence. Pour les régisseurs du conformisme intellectuel, les pensées toutes faites, prudemment censurées, doivent suffire, celles des bavards élégants comme celles des lourdauds «chiffres à l’appui». Mais, dans ces conditions, une question aussi cruelle qu’inévitable se pose : à quoi bon de tels intellectuels dans l’espace des débats qu’ils contribuent à rendre obscurs, fielleux et interminables ? Dans la société de l’information en temps réel, intellectuels néo-classiques et néo-intellectuels peuvent-ils être autre chose que la mouche du coche ?

 

L’époque est à la haine de la pensée libre. À la haine de ceux qui font paraître comiques les bavardages des donneurs de leçons et grotesque l’esprit de sérieux des experts arrogants. Si Muray nous manque, c’est parce qu’à lui seul il incarnait l’une des voies possibles de la pensée libre, d’une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s’entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n’a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d’artistes, de poètes et de penseurs critiques.

 

Note

(1) Pourquoi donc ne pas «socialiser» le fanatisme, la sottise, les fautes de syntaxe ou la grippe aviaire qui, comme les «différences», font partie du réel ?

 

source: http://www.nouveau-reac.org/

 

Et pour finir, un éclairage très juste sur Muray par Alain Soral qui décidément y voit clair dans bien des choses, "beaucoup d'ironie sur les effets mais peu de travail sur les causes", à savoir le libéralisme libertaire. 

 

Par xefolius - Publié dans : Divers et variés
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